CHAPITRE XIII

 

            Le pazaak, jeu de carte ancestral basé sur la réflexion et la décision, a perdu au fil des siècles, quantité d'adeptes au profit de jeux plus en vogue comme le sabacc, le dejarik ou le shronker. Pourtant, il subsistait encore quelques millions de puristes réfractaires disséminés aux quatre coins des Bordures. Le colonel Cipolti, joueur invétéré, était l'un d'entre eux, et intégrait ce club très fermé.

            La règle pour gagner au pazaak était on ne peut plus simple : la valeur cumulée des cartes retournées ne devait pas être supérieur à celle de l'adversaire, sans toutefois excéder un total supérieur à 20. Chaque joueur pouvait tirer au hasard quatre cartes de son jeu d'appoint, ce qui constituait sa main. L'essence même du pazaak se mesurait à la composition du deck, ce qui revenait à être capable de tirer profit au bon moment de n'importe quel atout.

            Bien que cela fasse cliché, Qanb Cipolti trouvait que ce jeu reflétait parfaitement sa vie, à savoir : composer avec les épreuves qu'il avait traversé et les personnes qu'il avait à sa botte. Il avait réussi à se hisser en tant que commandant de l'académie impériale de Corulag, lui, qui n'était au départ qu'un simple petit soldat de rien du tout, fils de monsieur et madame tout le monde, né dans l'anonymat d'une classe moyenne de Coruscant. La première carte qu'il avait pu utiliser à son avantage fut la guerre contre les Séparatistes, où il avait obtenu ses premiers galons pour atteindre le rang de capitaine. Puis, une fois l'Empire instauré, il avait vite compris que rester dans l'armée pouvait être une aubaine inespérée. C'était en purgeant les derniers bastions Séparatistes et les opposants au nouveau régime qu'il avait discrètement et intelligemment accumulé une immense fortune et tissé un réseau d'individus aux aptitudes peu recommandable. Aujourd'hui, à l'âge de quarante-neuf ans et malgré sa brillante situation, sa soif de pouvoir demeurait inextinguible comme la digestion d'un sarlacc.

            Pourtant sa carrière venait de subir un sacré coup d'arrêt depuis l'évasion du cadet Lobora, et surtout depuis la partie qu'il jouait bon gré mal gré face à l'officier Ledrie.

            Dès la fin de leur dernière entrevue houleuse, Cipolti avait perçu le danger pour sa position. D'ordinaire, ses menaces trouvaient toujours un écho, et ses opposants comprenaient vite à qui ils avaient affaire, mais cette fois-ci, la fougue et l'orgueil du jeune lieutenant du BSI avait changé la donne. Le colonel avait évalué le champ de ses possibilités en fonction du temps et des contraintes imparties. La première solution qui lui venait spontanément à l'esprit, quand il avait un problème, était l'assassinat. Armes, empoissonnements, accidents, disparitions, les genres d'exécutions ne manquaient pas à ceux dont c'étaient le travail, et justement Cipolti connaissait des virtuoses en la matière. Pour autant, le meurtre, dans ce cas de figure, ne ferait qu'aggraver les choses au vu de l'enquête qui en découlerait. Qui plus est, cela attirerait l'attention très dangereuse du BSI sur lui.

             Non, il avait admis qu'il fallait quelque chose de beaucoup plus subtil pour gagner la partie. Pour se faire Cipolti avait rapidement mobilisé deux de ses " agents ". Le premier, un vieux hacker bith, avait installé plusieurs programmes espions sur tous les terminaux de Ledrie. Le second était un pisteur humain originaire de Curamelle qui suivait comme une ombre l'officier du BSI, sous couvert de déguisement tantôt matériel, tantôt holographique.

            Depuis qu'il avait déployé ses cartes, Cipolti avait dix parsecs d'avance sur son adversaire : tous ses déplacements, interrogatoires, contacts, et rapports apparaissaient comme par magie sur son écran.

            S'il devait concéder quelque chose au lieutenant, c'était bien ses efforts. Ce dernier abattait une masse de travail colossale, menant de front son enquête sur l'évasion du cadet, tout en relevant les dysfonctionnements de l'académie, et ses propres manquements. La perversité de la situation faisait sourire Qanb. Chaque avancée, chaque pot-de-vin révélé, chaque faille diagnostiquée, lui servait doublement. Non seulement Ledrie lui avait bien ciblé les points faibles de son académie, mais en prime il possédait désormais une liste du personnel incriminé qu'il pourrait utiliser à sa guise. C'était presque dommage de devoir l'effacer du paysage, car nul doute qu'il était compétent.

            Affalé sur son fauteuil flottant en fourrure d'Iriaz, un verre de vin millésimé à la main, le regard perdu dans les strates de la circulation qui s'amincissait au rythme du crépuscule, Cipolti savoura l'aboutissement de ses  intrigues et se détendit enfin. Il avait terminé les faux rapports et venait de les envoyer au bith pour qu'il les transfère au Superviseur Wenceslas, responsable du BSI sur Corulag. Dans moins de quarante-huit heures, Ledrie passerait pour le dernier des imbéciles et serait définitivement hors-jeu.

***

            La relative quiétude de la nuit qui tombait doucement sur Curamelle contrastait profondément avec l'effervescence du lieutenant du BSI. Faisant les cent pas dans son appartement de fonction, il relisait et répétait son rapport , s'imaginant la scène avec les deux acteurs principaux : son chef, et l'incapable directeur de l'académie. Il s'évertuait à imaginer les répliques possibles de Cipolti pour y trouver les failles et s'y engouffrer avec persuasion. Il avait besoin de peaufiner chaque détail, d'anticiper chaque mot, et d'être prêt à rebondir quoi qu'il puisse advenir.  

            Avec du recul, il s'était avoué à demi-mot qu'il avait eu tort de s'être emporté contre le colonel. Maintenant, il jouait vraiment gros. Il s'était aperçu, en retraçant l'affaire Lobora, qu'il y avait des singularités critiquables voire condamnables, dont certaines pouvaient lui être amputé. C'était extrêmement déplaisant d'admettre que les griefs de Cipolti n'étaient pas tous sans fondement. Il avait effectivement mésestimé le cadet, et n'avait privilégié que l'intimidation et la peur. Il aurait dû être plus clairvoyant et tenter d'autres approches comme le mensonge, la tromperie voire même l'hypocrisie d'une compassion de circonstance.

            Pir s'en voulait d'avoir manqué de subtilité, de ne pas avoir su déchiffrer la psyché de son suspect. On lui avait inculqué durant sa formation que certains individus étaient imprévisibles, et qu'ils ne réagissaient pas aux mêmes stimuli que les autres. Pour autant qui aurait pu prédire une telle prouesse venant d'un simple adolescent ? "Personne !" clama-t-il dans le vide, habité par son jury chimérique.

            Il s'était décidé à adopter cette ligne de défense, mais le lieutenant misait surtout sur son attaque. Il avait travaillé comme un esclave wookie, et à force de labeur, il avait rassemblé de nombreuses pièces du puzzle de l'évasion. La corruption et la faiblesse des protocoles de sécurité de l'académie étaient les premiers responsables. Grâce à eux, Dreic Lobora avait eu droit à son droïde comme animal de compagnie dès son arrivée. Le père du cadet avait grassement soudoyé le sous-officier qui, à l'époque, administrait la gestion des nouveaux aspirants. Ce dernier avait décampé peu après, obtenant une mutation dans la Bordure Extérieur sur Phelarion.

            Ledrie avait également exploré le mystère de la mallette que portait Lobora avec lui le jour de l'évasion. Quelqu'un lui avait transmis l'objet récemment, car l'analyse du trou retrouvé dans son dortoir attestait qu'il ne datait que d'une poignée de jour. Le passage en revue des holocams, a compté du jour de l'annonce du décès de Tiden-Ven Lobora jusqu'à l'évasion, n'avait rien révélé de particulier, mais parfois l'absence d'indice était un indice. Ecoutant son intuition, il avait requis un expert en informatique pour qu'il audite tous les systèmes durant cette période. Ce dernier avait bien trouvé des traces de piratage du système de contrôle de surveillance, mais il y avait plus grave.

            Les résultats de son diagnostic avaient été d'une rare éloquence, quant à la faiblesse des pare-feux, des programmes anti-intrusifs, et du cryptage des données dites sensibles. Pour autant, ces nouveaux éléments amenaient de nouvelles zones d'ombres qui demeuraient encore insondable. Qui était l'esbroufeur qui avait transporté la mallette et qui était suffisamment chanceux ou malin pour être toujours de dos sur les holocams publiques à proximité de l'académie ?  Est-ce que le père du fugitif avait des amis suffisamment organisés et culottés pour venir au nez et à la barbe de l'Empire aider un des leurs ? Quel groupuscule pouvait faire cela ? Ou bien est-ce qu'une planète pro-impériale se surestime au point d'être devenu négligente ?  Ces questions taraudaient l'esprit de Ledrie, mais il ne manquerait pas d'insister auprès du Superviseur qu'il allait continuer à traquer ses individus pour les soumettre à la justice impériale.

            Il avait parallèlement monté un dossier solide se concentrant sur les erreurs personnelles de Cipolti, de ses mémos non-lus, à son entrave à l'enquête, jusqu'aux dépenses princières de son bureau. En outre, son laxisme au mieux et son implication au pire, avaient permis à la petite corruption de paisiblement se répandre. Pir avait récolté des preuves et des aveux du personnel sur le gonflement éhonté des notes de certains élèves, sur la disparition récurrente de matériel, ou même sur le trafic d'épices.

            Il examina une énième fois son dossier sur son datapad, le récitant à haute voix. Malgré toute sa préparation, il avait l'estomac noué, et se sentait anxieux. Après tout Cipolti avait demandé ni plus ni moins que sa radiation. Cela justifiait bien quelques sueurs froides.

            Le lieutenant ne tarda pas trop à aller dormir. Il devait être en forme pour défendre sa carrière. 

Ledrie sur Corulag

 

 

En plein cœur du quartier d'affaire de Curamelle, se dressait l'une des plus grandes tour que comptait la planète : le quartier général du BSI. C'était dans le bureau personnel du Superviseur Jared Wenceslas qui culminait au cent huitième étage, que l'avenir de Pir Ledrie se jouait.

            Ce dernier venait de terminer son oral, tantôt plaidoyant sur l'affaire du cadet, tantôt accusant Cipolti sur la gestion désastreuse de l'académie. A sa grande surprise, il ne fut pas interrompu, et pu faire, d'une seule traite énergique, l'étalage de ses enquêtes.

            Il ne sut interpréter le silence pesant qui était retombé dans la pièce à la fin de son argumentaire. Il s'était préparé à quelque chose de beaucoup plus houleux, et se retrouver face à un tel mutisme le décontenançait. Il chercha un élément de réponse en s'autorisant un bref coup d'œil au colonel, vêtu de son costume noir aux liserés blanc de commandant , épinglées de médailles rutilantes sur la poitrine. Il ne bougeait pas d'un pouce et consultait son propre databloc. Pir ne décela pas le moindre signe de déstabilisation, " Soit il se maîtrise mais il est prêt à disjoncter, soit il y a quelque chose qui cloche" pensa-t-il. Tandis que l'inquiétude naquit au fond de son ventre, le Superviseur prit la parole.

- Lieutenant Ledrie, êtes-vous certain de ce que vous avancez concernant le colonel Cipolti ?

- Absolument, répondit Pir surpris par la question.

- Et concernant les accusations sur le personnel ?

- Bien évidemment, mais je ne saisi pas le sens de votre question.

- Alors pourquoi ne m'avez-vous pas transmis ces conclusions et les preuves qui vont avec ? fit Wenceslas en élevant légèrement sa voix, pour marquer son irritation.

            Perturbé, Ledrie hésita puis répliqua.

-  Tout est dans le dernier rapport que je vous ai envoyé, celui qui date d'avant-hier.

- Je l'ai bien reçu, mais vos allusions sur l'intégrité du colonel Cipolti ainsi que sur les dizaines de personnes que vous incriminez sont calomnieuses et sans fondement ! Vous connaissez pourtant la gravité de ce genre d'allégation !

- C'est impossible ! s'écria Pir qui se leva de son siège en sortant son datapad de sa poche, regardez ! Vous avez tout là !

- Rasseyez-vous ! ordonna sèchement Wenceslas, vous connaissez les procédures, mais force est de constater que le colonel Cipolti avait raison à votre sujet ! Vous perdez pied lieutenant, cette affaire vous a fait perdre la tête.

- Vous plaisantez n'est ce pas ?  C'est une mauvaise blague ? demanda l'officier du BSI sur un ton incrédule. Je vous ai tout envoyé ! Vous n'avez pas vu les factures douteuses ? Les lignes de comptes bancaires ? Les holo-enregistrements ? cria-t-il désespéré

- Baissez d'un ton lieutenant ! Vous savez à qui vous vous adressez ? Je ne veux plus entendre un mot de votre bouche ! Ce qui est fait, est fait !

            Le nouveau silence tomba dans la pièce. Instigué par le Superviseur, il avait pour but de faire redescendre la tension croissante. Néanmoins, même si Ledrie se força à obéir, il ne put se contrôler pleinement. Il ne pouvait s'empêcher de s'agiter nerveusement en faisant sautiller ses jambes, et en se rongeant les ongles de sa main gauche. Son cerveau tentait d'appréhender la catastrophe qui se déroulait sous ses yeux, mais aucune idée claire ne se dégageait tant le choc était fort, si ce n'est une certitude : son rapport avait été transformé !

- Colonel Cipolti, vous avez la parole, reprit posément Wenceslas.

            Le directeur, en bon acteur, prit une moue contrariée, comme s'il rechignait  à enfoncer l'officier du BSI.

- Je crois que le lieutenant Ledrie s'est chargé à ma place de vous expliquer mon point de vue. Il essaye de détourner l'attention pour mieux éluder les fautes qu'il a commises avec le cadet Lobora. Outre son inaptitude, il a causé de graves dommages collatéraux et falsifié des documents pour me compromettre , mais surtout pour compromettre une académie impériale de renom. Je peux accepter qu'on salisse mon image, mais pas celle de l'Empire. Je demande donc sa radiation du BSI et l'ouverture d'une procédure martiale à son encontre, conclut-il dignement.

            Ce fut les mots de trop pour Pir. Supporter la plainte mielleuse et mensongère de Cipolti était au-dessus de ses forces.

- Sale fils de Chutta ! Tu mens ! J'ai les preuves ! Supervi...

- Taisez-vous ! tonna Wencelas, la prochaine fois que vous parlez sans y avoir été invité, je vous mets immédiatement aux arrêts, est-ce clair ?

            Ledrie, d'abord incrédule, ne fit qu'un hochement en guise d'acquiescement. Il était bouillonnant de rage, mais devait se contenir. Il ne chercha plus à comprendre. Il se rappela son entrainement, et les techniques pour focaliser son esprit. Il s'efforça de visualiser une étendue d'eau calme, quelques images d'un lac qu'il connaissait bien près de Tyrena sur Corellia lui vinrent à l'esprit. Il fallait qu'il s'évertue à rester sur ce lac pour accepter tout ce qui allait entendre et éviter d'aller étrangler Cipolti  de ses propres mains.

- Colonel, ce n'est pas à vous de juger nos agents, continua Wenceslas, j'ai bien lu et entendu dans votre rapport vos griefs. A la lumière des divers documents à ma disposition, voilà ce qu'il en ressort. Les interrogatoires de l'officier Ledrie n'étaient pas en adéquation avec le profil psychologique du cadet Lobora, ce qui a entrainé de lourdes répercussions. De plus, il y a des accusations de corruptions infondées qui font entorse au règlement dans le cas ci-présent d'un litige de catégorie quatre. Toutefois, les qualités d'enquêtes du lieutenant ont permis d'éclairer de nombreux points sur l'évasion de Lobora et d'en soulever un certain nombre qui reste à élucider.

            Jared Wenceslas marqua une courte pause et reprit.

- Je valide les propositions du lieutenant Ledrie concernant la publication d'un avis de recherche Galactique afin que l'on puisse retrouver rapidement ce cadet. Vos deux conclusions sur la sécurité de l'académie se rejoignent, des améliorations seront effectuées dans les plus brefs délais. Le dénommé Sumale Tecte, sergent sur Phelarion, sera arrêté pour corruption avec circonstance aggravante. Enfin, les fautes commises par le lieutenant Ledrie, ne pouvant être ni ignoré, ni pardonné, je valide donc sa rétrogradation en tant que simple agent de terrain de catégorie un, ainsi que sa mutation au département Surveillance. Une nouvelle affectation lui sera signalée dans les heures qui viennent. En outre, une ordonnance lui sera adressée, stipulant l'interdiction d'approcher dans un rayon  de deux kilomètres l'académie de Corulag. D'ici là, agent Ledrie, vous êtes confiné dans vos appartements. A moins que le colonel Cipolti n'est quelque chose d'autre à rajouter, cette séance est levée.

            Le directeur hésita un instant, mais se ravisa et fit un petit signe de main signalant qu'il n'avait rien de plus à dire.

             Pour Pir, la sentence tomba comme une hache gamoréenne sur sa nuque. Il resta hébété, las, jusqu'à ce qu'on l'enjoigne à quitter les lieux et à rentrer chez lui. En sortant, il croisa le regard victorieux de Qanb. Celui-ci attira son attention sur la pochette de sa veste, d'ou il tira une carte de Pazaak en lui faisant un clin d'œil. Les flammes de la colère ne brulèrent qu'un dixième de seconde dans les yeux de Ledrie face à cette ultime bravade  avant d'être éteintes par les eaux du dépit et de la consternation. En se remémorant les faits, Pir l'admit enfin : Cipolti avait raison, il n'aurait jamais du jouer avec lui.

 

 

           Comme souvent après une bonne affaire, Qanb Cipolti fêtait ses triomphes au casino Jour de Chance, haut lieu de prestige de Curamelle. Toujours accompagné de sa femme Pitracia, habillée pour l'occasion d'une longue robe bleue ornée de rubis hors de prix, et de son factotum, un colossal Zabrak du nom de Kugo, il profitait du large panel de divertissement qu'offrait le luxueux établissement.

            Qanb avait commencé par vibrer sur un grand air d'holo-opéra du défunt compositeur Idrev. La musique avait magistralement extasié les ouïes des férus au gré des mélodies-chorales vives et puissantes lors des deux premiers actes, puis lente et lugubre dans la conclusion. La mise en scène, nécessairement renouvelée pour des œuvres aussi connues, s'était voulue minimaliste. Le créateur du spectacle avait opté pour deux vastes bulles suspendues dans le vide. La première était remplie d'eau, la seconde d'un mélange d'air et hélium, avec respectivement à l'intérieur, un quarren et un nediji qui dansaient, valsaient, cabriolaient, alternativement pour symboliser la communication désirée mais impossible. Le dernier acte qui narrait la guerre inéluctable, fruit pourri d'une absence d'échange, était matérialisé par l'éclatement des deux bulles et par la longue et misérable agonie des deux artistes.

            La représentation, au-delà sa qualité, avait permis au colonel Cipolti de faire une reposante parenthèse psychologique. Son esprit, continuellement imbriqué dans des planifications tortueuses et mis à rude épreuve à cause des agitations récentes, avait trouvé un oasis suffisamment distrayant et captivant pour se laisser apaiser.

            Il s'était ensuite permis de gaspiller quelques milliers de crédits dans des jeux de hasard électroniques en attendant son rendez-vous.

            Un bip discret lui signala que son hôte était prêt à le recevoir dans l'une des trois suites princières agencées sur le toit du casino. Il quitta prestement son siège, abandonnant sa femme qui dilapidait sa fortune aux machines à sous.

            Qanb, suivit de près par Kugo, son homme-à-tout-faire, déambulait dans les couloirs aux tapisseries bleus et or, jalonnées de bustes en marbre, de statues en aurodium, et de peintures abstraites, jusqu'au turbo-ascenseur.

            Il déboucha rapidement devant l'appartement privé, lieu de son entrevue. Il toqua puis entra. Passant d'un pas rapide l'antichambre, il fut stoppé par un homme en tenue militaire portant un blaster à la hanche et qui manifestement gardait la large porte à double battant.

- Colonel Cipolti, fit le garde en effectuant un bref salut militaire, votre zabrak devra vous attendre ici.

- Et pourquoi cela ? s'enquit naïvement Qanb

- Les gardes du corps sont inutiles, nous assurons votre sécurité.

- Mon zabrak est totalement inoffensif, il s'agit de mon secrétaire personnel, mais si vous insistez, sourit-il.

            En pénétrant dans le grand salon Qanb examina l'endroit. Fidèle au standing que devait proposer ce type de suite, le vaste salon était richement décoré, et conçu pour le plaisir. Chaque partie disposait de sa propre lumière et de sa propre ambiance, ce qui donnait l'impression d'un cloisonnement intime. Une poignée de convives s'adonnaient aux tables de jeux sur la droite, deux autres discutaient autour d'un bar en zing adossé au mur de gauche. Il y avait aussi près de la grande baie vitrée, un terminal fiché dans un bureau aux courbes design. Au centre, avachis sur un large divan le Superviseur Wenceslas dévorait du regard une plantureuse strip-teaseuse twi'lek qui se trémoussait sur une entrainante musique jazzie.

            Cipolti se rapprocha et ne put s'empêcher de reluquer la danseuse au bustier échancré et au porte-jarretelle provocateur. En faisant face au Superviseur, il se recentra sur l'objet de sa visite.

- Superviseur Wenceslas, ravi de vous revoir, déclara-t-il en exécutant un léger signe de tête révérenciel.

- Pareillement Colonel, rétorqua le chef de l'antenne locale du BSI, sans détacher ses yeux des jambes azurs de la twi'lek.

            Voyant que son interlocuteur avait sans doute oublié la raison de sa venue, Qanb le relança habilement.

- Dure journée n'est-ce pas ?

- Effectivement...

            Sans dire un mot, le Superviseur claqua des doigts, et la dizaine de personne présente dans le penthouse s'évanouit. Au grand regret de Qanb, la strip-teaseuse s'évapora également. Une fois seul, il prit ses aises et s'assit sur une banquette adjacente.

- Sale affaire, mais vous avez fait le bon choix, fit le colonel pour entamer la conversation. Maintenant que mon académie a retrouvé son calme, je vais pouvoir reprendre mon travail correctement et remettre de l'ordre.

- J'imagine... pour autant Ledrie est un bon officier, peut-être trop protocolaire pour des situations nécessitant des approches moins conventionnelles. Toutefois, j'ai du mal à expliquer cette rancune envers vous, de même que son attitude ce matin, cela ne lui ressemble pas, conclut Wenceslas avec une pointe d'interrogation dans sa voix.

- Tout le monde n'a pas les épaules pour œuvrer au sein de l'Empire, répliqua Cipolti, mais je suis certain que vous avez des dizaines d'agents très compétents sous la main. Et puis, la relève est bientôt là.

- Je suppose...  convint le Superviseur d'un air évasif.

- Les jeunes que nous formons sont de plus en plus prometteurs. Prenons, par exemple votre fils ainé, j'ai eu vent qu'il a su rattraper son retard avec brio sur Carida. Et que dire de votre cadet qui brille ici-même dans mon académie. Vous avez reçu sans doute ses dernières évaluations ?

- Oui, elles sont satisfaisantes et permettent toujours à mon fils Jex de rejoindre le BSI à la fin de ses études. Quant à Delak, il envisage une carrière dans la marine, mais il a encore le temps.

- C'est tout le mal que je leur souhaite. Je veillerai personnellement sur leurs cas, assura Cipolti avec un sourire diplomatique.

- Parfait, je crois que nous avons fini.

- Je le crois aussi, je ne vais pas abuser de votre moment de détente. Passez une excellente soirée Superviseur.

- Pareillement, colonel.

            Après les usages de courtoisie, Qanb tourna les talons et sortit. Il se sentait enfin totalement apaisé. Ce rendez-vous marquait la fin de l'épisode menaçant et couteux qu'il venait de traverser. En s'assurant de la passivité de Wenceslas en gonflant les notes de ses rejetons, il s'était un peu plus garanti une issue rapide et efficace. Ledrie éliminé, Lobora traqué, tout rentrait dans l'ordre. Il pouvait retourner à ses intrigues politiques qui le mèneront avec beaucoup de patience,  suffisamment de prestige, et un pouvoir expansionniste à la place de sénateur de Corulag.

 

***

 

            On aurait pu dire que le cabinet privé de Ledrie venait d'être traversé par une tornade, tant les choses étaient sans dessus dessous. Des documents éparpillés, des blocs de données fracassés, un fauteuil éventré, des étagères vidées et cassées, bref, Pir avait tout saccagé pour passer ses nerfs avant de boire jusqu'à l'évanouissement.

            Plusieurs heures s'étaient écoulées quand il émergea difficilement avec la gueule de bois. Affalé sur sa table de travail, il essaya de se mettre debout mais ses jambes flanchèrent, il se rattrapa de justesse à l'accoudoir pour éviter de tomber. Machinalement il compressa son front avec sa main comme pour décanter ses pensées.

            Lorsque le souvenir de sa journée catastrophique lui revint, il se rassit lourdement dans son siège : il venait de tout perdre. Il ne savait pas comment , mais Cipolti avait trafiqué ses rapports, et l'avait fait passer pour  un incompétent doublé d'un imbécile. Pire encore, il avait réussi à l'évincer de Corulag , et à détruire sa carrière.

            Ledrie aurait voulu lui coller un rayon dans la cervelle, mais il en était réduit à l'état de vulgaire criminel, cantonné dans ses quartiers. Il devait y rester et attendre les directives du BSI. Même s'il nourrissait de l'amertume vis-à-vis de Wenceslas, il ne pouvait en vouloir à son supérieur. Ce dernier avait simplement appliqué le règlement concernant ce genre de litige, et finalement, lui aussi s'était fait berner par les manœuvres mafieuses de Cipolti.

            Pir ressentait une profonde rage, mêlée à un abattement total. Il n'y avait plus rien à faire, son sort était jeté, sa carrière brisée.

            Quelques instants après, le bip signalant des messages tinta. Comme un condamné avançant vers son bourreau, Ledrie regarda son écran incrusté dans le bureau. Plusieurs mémos non-lus s'affichaient, dont inévitablement celui de Jared Wenceslas. Il marqua un moment d'hésitation avant de se lancer. La directive était sobre, concise, et directe.

 

            " Par l'ordre 17856 ci-contre, édité par Jared Wenceslas, et daté du 252ème jour de l'an 15 Impérial , j'informe le lieutenant Pir Ledrie, agent du BSI de troisième catégorie appartenant au département des Affaires Internes, est rétrogradé au rang d'agent de catégorie un. Il sera affecté au département Surveillance.

Je l'informe également de sa mutation sur P'Chek.

Cet ordre est à effet immédiat.

J.W     "

            Les modalités de cet ordre étaient précisées sur une pièce jointe. Pir partait demain matin. En outre, une note lui indiquait qu'il recevrait de nouvelles instructions une fois là-bas.

            " P'Chek... jamais entendu parler ! C'est sans aucun doute un trou perdu. On me fout au placard ! " spécula-t-il dans son esprit. Résigné, il ne pouvait qu'accepter son châtiment.

            En retrouvant un semblant de conscience professionnelle, il ouvrit toutes ses missives. La dernière qu'il venait de recevoir, provenait de l'intendant des communications de l'académie. Suite à la lecture du message, un léger sourire se dessina sur le visage de Pir : l'otage de Lobora avait donné des signes de vie sur Kothlis. Il semblerait qu'il ait besoin d'aide pour rentrer sur Corulag.

             Cette nouvelle apportait une pièce primordiale du puzzle dans la traque du cadet renégat." Peut-être que je pourrais retrouver sa trace après tout ? Peut-être que je pourrais regagner mon rang en réparant mon erreur ? " espéra-t-il

            Aussi soudainement qu'un éclair déchirant la nuit, cette petite note lui avait fourni ce dont il avait besoin, de l'espoir. Puis ses pensées s'enchainèrent sur la façon dont il allait devoir enquêter, sur les zones d'ombres qu'il restait à éclaircir. Toutefois, ses desseins ne s'arrêtèrent pas là, il se jura de manigancer contre Qanb Cipolti. Il se jura de l'humilier, de le faire tomber, puis de l'éliminer pour le bien de l'Empire, mais surtout il décida de le faire pour mettre en œuvre sa vengeance légitime.