Chapitre XV

            Comme une épave à la dérive, happée par l'inexorable attraction d'une étoile, Dreic errait et s'éteignait petit à petit, emprisonné dans la dépression. Trois semaines après son arrivée à Nouveau Départ, l'allégresse liée à la découverte du trésor fut très vite balayée par la masse colossale de travail à effectuer pour remettre en état de marche les lieux et envisager la récolte des crédits. Ecrasé par les fardeaux qu'il s'était fixé, tétanisé par la peur, vaincu par l'ampleur de la tâche à accomplir, et dévasté par le deuil, Dreic n'avait cessé de sombrer psychologiquement. Il devenait jour après jour un mort-vivant à peine capable de faire les tâches nécessaires à sa propre survie. Il passait le plus clair de son temps à dormir, à végéter dans la grotte qui servait de centre directionnel, et à subir de violentes crises de colère suivies de sanglots sporadiques. Lorsqu'il sortait de sa léthargie, c'était pour endurer des états lunatiques et destructeurs.

            Pod mit un certain temps à s'apercevoir de la gravité de la situation. Bien qu'il ait observé chez son maître plusieurs symptômes tel qu'une perte de poids constante, une nonchalance permanente, et un comportement versatile, ses données en matière de psychologie ne lui avait pas permis d'établir un diagnostique précis. C'est en faisant quelques recherches sur l'Holonet qu'il avait saisit le mal qui rongeait Dreic. Grâce à son processeur heuristique désentravé par Tiden-Ven Lobora, Pod avait commencé par proposer des activités et des divertissements à Dreic, sans grand résultat. Au fur et à mesure, de nouvelles suggestions se formulèrent dans les circuits du droïde archiviste pour endiguer et inverser la descente aux enfers de son maître.

            Pour mener à bien ses idées, il dut avant tout résoudre le problème que représentait C-T41,  son homologue robotique, responsable de l'installation Nouveau Départ. Ce dernier appliquait à merveille sa programmation et empêchait toute interférence qui touchait à la gestion du site. Prétextant une recherche sur l'état du transport gallofree l'Eclipse Ardente qui dormait dans les entrailles du complexe, Pod obtint facilement de Dreic les accréditations indispensables pour avoir les mains libres.

            Deux jours plus tard, Pod apporta le plateau repas de son maître dans la grande cavité taillée dans la roche qui faisait office de chambre. L'endroit aussi austère qu'une caverne d'ermite n'avait que le strict nécessaire, un grand lit, et un bureau. La seule chose en plus était un modeste baquet creusé à mi-hauteur dans l'un des murs. Dreic l'avait creusé lui-même, pour y poser un micro-holoprojecteur diffusant en boucle quelques images muettes de son père.

            Le droïde archiviste AG-9 modifié trouva son maître assit, vêtu de guenilles tachés de liquide indélébile, affalé sur le bureau, le regard perdu sur un écran. Il observait jour après jour les signes de fatigue qui s'accentuaient, de la barbe naissante en passant par les traits tirés, jusqu’aux yeux cernés et pochés. Mais pour Pod, le plus inquiétant, était le regard terne et hagard du fils de Tiden-Ven.

- Bonjour, maître, vous allez mieux aujourd'hui ?

            Dreic n'esquissa pas la moindre réaction, et continua d’examiner le panneau translucide teinté de vert.

- Je vous ai apporté votre déjeuner, j'espère que vous y toucherait cette fois-ci.  Où voulez-vous que je le pose ?

- Sur le lit, fit brièvement Dreic sans prêter attention.

            Tandis que Pod s'exécutait, il continua la discussion.

- Maître, puis-je avoir votre attention s'il vous plaît ?

- Tu l'as, souffla Lobora.

- Etant donné que toutes mes tentatives pour vous faire réagir et vous aider à vous sortir de votre état se sont conclues par un échec, j'ai décidé de faire quelque chose qui vous obligera à sortir d'ici.

            La curiosité de Dreic fut piquée au vif, et il se retourna face à son interlocuteur.

- C'est à dire ? Tu as fait quoi Pod ? demanda-t-il d'un ton passablement énervé.

 - J'ai réactivé le réseau de votre père, et organisé une première vente.

- Tu as fait quoi ? s’emporta-t-il en se levant.

- J'ai pris contact avec les Industries Galarn/Ferges pour leur vendre un stock de pièces détachées venant des épaves de cette installation.

- Mais qui t'a dit de t'occuper de ça, foutu machine, siffla Dreic en avançant vers Pod. Qui t-a dit de faire ça ? dit-il, en sentant la colère le submerger.

- Maître, je comprends votre agacement, mais il me sembl...

- Ferme là ! hurla Dreic, tu me fais chier avec toutes ces histoires, casse toi de là ! cria-t-il sur le même ton en le poussant violemment.

            Pod fut projeté contre la paroi, et s'écrasa lourdement sur le sol. Ces circuits lui indiquèrent qu'il avait perdu une partie de son intégrité physique et de ses capacités motrices primaires. Il constata la liste des systèmes inopérants et dégâts qu'il venait de subir. Son plastron dorsal avait été enfoncé, et son bras gauche avait été démanché.

            Dreic prit conscience de la violence de son acte, et se précipita auprès de Pod.

- Désolé Pod, je ne voulais pas faire ça... Excuse moi s'il te plaît... déclara-t-il d'une voix larmoyante. Je ne voulais pas faire ça, excuse moi... implora-t-il en prenant le droïde dans ses bras.

- Je crois que nous avons besoin de réparation tous les deux, maître, répondit le droïde d'une voix quasi-compatissante.  

            Une fois le choc passé, Dreic se précipita pour aller réparer son ami robotique. Il pénétra dans l’atelier numéro 3 de l’installation. Tandis qu’il sortait une boite à outils, Pod lui expliqua ce qu’il avait manigancé.

- … J’ai donc convenu d’un rendez-vous avec l’entreprise  Galarn/Ferges surDeltooine afin de livrer les pièces détachées, pour une somme de trois cent vingt cinq mille crédits. Nous avons rendez-vous dans exactement quatre cent douze heures, et cinquante trois minutes, soit l’équivalent d’une semaine en se référant à la rotation de Boz Pity.

- Mais comment va-t-on faire ? Je suis recherché par l’Empire, ma tète est mise à prix, et puis, on n’a pas de vaisseau qui à le tonnage suffisant pour tous ce bric-à-brac !

- Ne vous tracassez pas maître, j’ai vérifié comment votre père marchandait ici. Ce dernier avait une fausse identité, et il semble qu’il ait toujours utilisé l'Eclipse Ardente. En regardant les caractéristiques techniques de l’appareil, j’ai observé qu’il y possédait un excellent modèle de rayon tracteur, le PT Q5.2,  qui semble capable de remorquer de très lourdes charges. En outre, il y a une barge  B-25 dans le hangar principal qui semble être adapté au type de commerce que votre père pratiquait ici. Je crois maître que vous n’avez plus qu’à vous remettre en forme pour partir vendre ces pièces.

            Dreic ne sut quoi répondre devant le fait accompli. Il continua de s’affairer avec son hydro-clef rotative sur le membre démantibulé de Pod.

- Tu as vendu quoi exactement ? Parce que même si on a ton rayon tracteur miracle, on ne pourra pas transporter aux quatre coins de la galaxie les épaves qui traine dehors. Tu comptais faire comment ?

- J’ai récupéré les inventaires des épaves, et j’ai vendu tout ce qui fonctionnait.

- Hein ? Il y a sans doute des milliers d’heures de boulot pour faire tout ça ! Tu es complètement cinglé mon pauvre ! réagit Dreic d’un ton incrédule.

- N’ayez crainte maître, lors des derniers jours, j’ai également réactivé les dizaines de droïdes ouvriers présents sur le site, ils devraient avoir terminé avant notre départ maître.  

- Tu as donc pensé à tout, hein ? répliqua Dreic qui coula un regard empreint de soulagement et d’admiration.  

- Beaucoup de variable ont été correctement considérées maître, fit le droïde d’un air quasi fier.

            Tandis qu’il rafistolait Pod, et qu’il discutait de tous les détails de cette vente, Dreic sentit au fond de lui que son esprit se remettait peu à peu à fonctionner. De l’intérêt, des questions, et des idées refaisaient surface. Tandis qu’il allait chercher le cutter à fusion sur l’établi le plus proche, il aperçu sur l’une des étagères tout un rayon garni de membres de droïde de combat. C’est alors qu’une illumination lui traversa les synapses.

- Pod, je crois que je vais te faire une petite mise à jour, sourit-il pour la première fois depuis ce qui semblait être une éternité. 

Eclise ardente sur Deltooine

 

 

Les "affreux", surnom donné par la majorité des pilotes de la galaxie aux chasseurs rafistolés, déguerpissaient comme des mouches loin de l'Eclipse Ardente. Les doubles canons laser lourds de ce dernier faisaient feu de tout bois, et illuminaient les environs. La riposte, aussi soudaine que violente, fit fuir les appareils pirates vers le « vaisseau-mère », un Super Transport VI.

            Dans un silence bercé par les cliquetis des doigts métalliques de son personnel,  Dreic, concentré dans son nouveau rôle de commandant, ordonna à son équipage de droïde de détruire le brouilleur-satellite le plus rapidement possible. Le gallofree, tractant sa précieuse cargaison dans une Barge Starhauler B-25, prit une trajectoire opposée à celle de ses agresseurs et fonça sur le petit dispositif flottant dans le noir astral qui bloquait toutes les transmissions. Les moteurs, boostés par deux réacteurs militaires de Rendili SSD multipliant par deux fois et demi sa vitesse standard, fit arrivée l'Eclipse Ardente rapidement à portée de tir. Une explosion plus tard, les voyants de communications virèrent au vert symbole du retour opérationnel des instruments. Dreic ne perdit pas une seconde, et contacta les autorités locales. Tout en les exhortant du caractère dangereux de la situation, il s’aperçût que les pirates revenaient vers sa position. Désireux de protéger la raison de sa venue, et ayant enfin la possibilité de faire marcher la com, il fit désactiver les rayons tracteurs, et donna comme instruction au droïde-pilote de la Barge de  prendre le plus de distance avec les pillards.

Le Super Transport VI, qui avait servi de leurre en feignant des avaries, avançait à vive allure, entouré par les quatre affreux restants. Comme deux lutteurs dans une arène, les vaisseaux chargeaient l’un sur l’autre toutes armes dehors. Tandis que l'Eclipse Ardente commençait à manœuvrer pour pouvoir aligner toute sa puissance de feu, les pirates rompirent la formation , obliquèrent dans l’angle le plus serré possible, et s’enfoncèrent vers les limbes du système.

Dreic assit dans son ergo-fauteuil poussa un soupir de soulagement, en voyant l’assaillant prendre la poudre d’escampette, d'autant que  les six patrouilleurs appartenant à la sécurité planétaire déboulaient dans sa direction. Ces derniers fonçaient à tombeaux ouverts et avaient sans doute eu raison des dernières envies crapuleuses des pillards. La radio crépita l’instant d’après :

- Transport l'Eclipse Ardente est-ce que tout va bien ? La Barge Starhauler que l’on à détecté est aussi à vous ?

- Ca va, merci, plus de peur que de mal, ça fait plaisir de voir une police réactive, et oui la Barge est à moi, je vais d’ailleurs la rappeler, répondit-il en escamotant les armes lourdes du gallofree dans leurs containers respectifs.

- On peut vous escorter ? proposa la même voix.

- Avec plaisir, fit Dreic en vérifiant si ses canons lasers se rangeaient bien dans  leurs positions initiales.

-Où allez-vous?

- J’ai un rendez-vous pour affaire dans la capitale.

- Parfait, en attendant vous pouvez nous faire un petit compte-rendu. Nous essayons de traquer ses pirates depuis trois mois, mais ils sont comme des rats : chassez en un et deux reviendront ; s’agaça la voix qui appartenait au chef de l’escadrille policière.

- Pas de problème, j’espère que vous coincerez ses vermines, fit Dreic en exagérant.

Ainsi, il narra les faits, de son arrivée tranquille dans le système, au pseudo-message de détresse du Super Transport VI qui l’avait piégé, puis au déploiement surprise des sept chasseurs qui avaient encerclé son vaisseau et sa cargaison. Ensuite, il avait brodé sur sa fuite, alors qu’en réalité, il avait utilisé l’ingénieux système d’armement sur rails de son père qui avaient complètement surpris les affreux des pirates en détruisant trois des leurs. Il raconta la fin de son histoire jusqu'à l‘intervention des patrouilleurs. Après, avoir enregistré sa déposition, il put être enfin autorisé à se diriger vers le spatioport de Sphraline.

En amorçant sa descente dans le ciel orangé de Deltooine, Dreic évita de repenser à sa dépression et à son altercation avec Pod. Dès qu’il avait comprit la gravité de son geste, il s’était prescrit une liste de choses à faire pour accélérer sa guérison. La première fut de s’occuper l’esprit à des tâches facilement discernables et rapidement réalisables. La réparation de son compagnon électronique et la préparation de sa première vente convenait parfaitement à ce dont il avait besoin. Il s’était dit qu’il verrait bien après, et qu’il ajusterait en fonction de son état, mais il était certain de ne plus vouloir se retrouver dans une telle apathie. La seconde chose semblait donc simple : s’attribuer un objectif dans ses cordes.

Le jeune Lobora posa son vaisseau et sa cargaison sur la plus grande plateforme que possédait le griffe-ciel d’Industries Galarn/Ferges. Il descendit prestement du gallofree, accompagné de Pod, qui se montrait plus discret, depuis sa réparation, ainsi qu’avec deux droïdes commando BX affectés à la surveillance de Nouveau Départ, mais reprogrammés pour l'occasion afin d'assurer sa sécurité.

            Une douzaine de personnes l’attendait sur la piste. Il reconnut facilement son interlocuteur : un homme à la peau ébène, le seul habillé dans un costume sobre et unique fait d’un bleu nuit très foncé. Il était entouré de deux autres humains qui tenaient des datapads. Le reste de la troupe arboraient des uniformes noirâtres maintenus par une ceinture blanche à laquelle pendait un blaster.

            Dreic s’était préparé  aux multiples déroulements de cet échange et se sentait assez serein malgré la tension de cette première transaction. Tandis qu'il marchait vers son comité d'accueil, les BX et Pod  le suivaient derrière et veillaient sur lui.

- Maître, je détecte dix gardes sur la plate-forme, il  y a également deux emplacements dissimulés à vingt mètres droit devant, cela ne m’étonnerait pas que ce soit des armes lourdes, observa son compagnon électronique.

- Eh bien, tu prends tes nouvelles améliorations très au sérieux, répliqua Dreic d’un ton plus détendu.

- Je viens aussi de repérer deux snipers perchés au 52 ème et 86 ème étage.

- C’est noté, merci, fit sincèrement le jeune homme encore secoué par son acte violent envers son ami.

- Pour revenir sur votre optimisation ou réparation bonifiée, maître, je dois vous avouer que je suis dans l’expectative. Toutefois, d'une façon assez étrange, je ressens au fond de moi comme une envie curieuse de voir ce dont un droïde archiviste en partie reconverti en machine à tuer est capable de faire sur le terrain.

- J’espère qu’on n’aura pas à le découvrir aujourd'hui.

- Sachez en tout cas, que mes capacités sont à 100%.

- C’est bon de t’avoir à mes côtés Pod, ça me rassure, sourit-il.

            Les deux groupes se firent face dans une légère brise aux relents de gaz d’échappements, avec pour seul fond sonore les traditionnels couloirs de circulation. L’apprenti-commercial décida de lancer la conversation.

- Monsieur Faglio ?  demanda-t-il en regardant droit dans les yeux l’homme à la peau ébène.

- C’est moi, répondit-il d’un ton glacial.

- Et vous êtes donc Mr Calus, n’est-ce pas ?

- Vous en doutez ? rajouta le jeune Lobora qui perçût la suspicion dans la question.

            Le directeur des Industries Galarn/Ferges fit un bref hochement de tête, et dans la foulée une dizaine de blasters se levèrent braqués vers le groupe de Dreic.

- Oui, j’en doute, je ne fais pas affaire sans me renseigner un minimum. Ce fut dur de trouver quelque chose sur votre affaire, mais votre nom a disparu de la circulation depuis plus de cinq ans, et vous revoilà comme une fleur avec trente ans de moins, expliqua Faglio en activant son comlink avec un projecteur holographique qui faisait tourner le portrait de Tiden-ven.

            Dreic ne céda pas à la panique, ni à la tentation de poser sa main sur son holster pour dégainer son pistolet DL 22 modifié. Il resta stoïque, tandis que les BX bondirent pour entourer leur maître, armes au poing. Il n’avait pas peur et savait que sous sa tenue, des plaques composées d’un alliage de phrik et de plastoïde couraient le long de son corps. Pod, lui, n’esquissa pas le moindre mouvement.

- Qu’est ce que ca peut vous faire de savoir qui je suis vraiment ? Je suis là pour vous vendre une jolie cargaison, non ? Alors payez moi, prenez là, et je m’en irai.

- Le mensonge en affaire est souvent de mauvais augure mon garçon ! Dis-moi la vérité, que fais-tu là ? Qui es-tu ?

- Je suis Gegeor Calus, marchand itinérant, j’ai une cargaison pour vous, soit vous achetez, soit je m’en vais. Mon temps est précieux. Le votre aussi. Aller chercher vos experts, vérifier le tout qu’on en finisse, et baissez vos armes, si vous ne voulez pas que cela s’envenime …

- Tu me menaces ?  Tu n’es pas en position de force.

- Vous croyez ? sourit Dreic en appuyant discrètement sur un bouton de son bracelet gauche.

- Nous sommes douze et toi hormis tes deux antiquités de la fédération du comme… Il stoppa sa phrase en attendant un bruit cyclique croissant de mécanique métallique.

            Deux droidekass jaillirent des entrailles du gallofree en roulant. Ils se séparèrent pour couvrir la plus grande zone de tir possible, se stoppèrent, et se déplièrent en activant leurs armes et leurs boucliers.

- Donc, repris Dreic, voulez-vous vraiment jouer à celui qui à la plus grosse ?

            Faglio serra des dents, contenant son déconvenue et son indécision.

- Oh, et inutile de me sortir vos tourelles, ou de m’évoquer vos snipers, j’ai encore suffisamment de cartes dans ma manche pour faire de cet entrevue un joyeux feu d’artifice…. Alors, soit on se calme et on conclut cette affaire,  soit je m’en vais. Que décidez-vous messieurs ?