CHAPITRE XI

 

            Boulonné dans l'étroit cockpit d'un Z-95 Headhunter XT modifié, Dreic survolait le paysage famélique de Boz Pity. Il lui semblait évident, que sa préférence allait vers l'habitacle spacieux et sphérique d'un Tie, notamment après huit heures de vol. En outre, il ne se sentait pas à l'aise avec le palonnier gérant  la direction et devait se concentrer pour conjuguer avec le manche. Cette gêne provenait de l'absence de pédale sur les chasseurs impériaux. Néanmoins, les Z-95 possédaient, outre leur robustesse et leur armement supérieur, quelque chose d'éminemment utile pour l'ex cadet : un hyperpropulseur.

            Le séjour sur Kothlis avait été une sinécure en comparaison des épreuves que son droïde et lui venaient de traverser. Débarqués dans la capitale Tal'Cara, ils avaient rapidement décidé d'abandonner la Flèche d'Endar, trop endommagée et recherchée par les autorités impériales. La revente, ainsi que les crédits en liquide contenue dans la mallette de l'héritage leur avait permis de trouver un vaisseau en bon état. Après avoir hésité avec un cargo léger corellien YT-2000, il s'était finalement laissé convaincre par le modèle biplace du Z-95. L'endroit le plus sûr, selon Dreic, était aux commandes d'un bon chasseur de combat. Il n'aurait pas même troqué sa place sur le puissant destroyer de Dark Vador car il détestait être passif, tel un vulgaire passager, attendant son sort. Il ne voulait s'en remettre qu'à lui même lors des situations périlleuses et qu'importait le dénouement, du moment qu'il en est était le seul acteur.

            Une fois l'acquisition du Headhunter faite, Dreic avait ressenti toute la pression sur ses épaules s'alléger et une grande fatigue s'était soudainement emparée de lui. Il n'y avait pas résisté et s'était accordé une journée de sommeil ainsi qu'un bon repas dans la première auberge croisée. Reposé et repu, il avait longuement étudié par où il voulait commencer. D'instinct, il aurait souhaité foncer droit sur Corellia et obtenir toutes les informations sur "l'accident " de son père. Il espérait trouver quelque chose qui le mettrait sur une piste, mais cela lui avait semblé bien trop téméraire. En effet, il était désormais traqué par l'Empire et n'importe quelle patrouille aurait eu vite fait de l'arrêter et de le jeter en prison. Il comprit donc qu'il lui fallait de l'argent et des contacts pour se procurer une nouvelle identité. C'est à ce moment là qu'il avait repensé au trésor mentionné dans le holo de son paternel et qu'il s'était décidé à partir à sa recherche. Si cet héritage était vraiment digne d'une caverne de contrebandier, il pourrait alors avoir tout les outils pour se lancer dans sa vendetta.

             Avant de quitter Tal'Cara, il avait sorti de sa léthargie forcée le chef mécanicien Zhan  et l'avait abandonné au beau milieu d'un petit archipel boisé avec une poignée de rations; suffisant pour survivre quelques jours. Lobora ne s'en faisant pas pour son otage. L'ile regorgeait de ressources naturelles pour nourrir un homme, d'autant plus que les bothans, étrange espèce humanoïde recouverte de fourrure, à l'attitude froide, pédante, mais pacifique, finiraient bien par tomber sur l'exilé.

            Il s'était ensuite glissé s ans perdre de temps dans son nouveau vaisseau et avait ouvert l'élégant et sobre écrin noir rectangulaire contenant la fameuse datacarte cryptée. Celle-ci conduisait au soi-disant magot. Quand il essayait de se  l'imaginer, des dizaines d'idées lui venaient à l'esprit, du simple compte bancaire, à la cachette secrète enterrée dans un endroit reclus, en passant par la vaste propriété foncière, voire même à l'exploitation minière aux généreux et inépuisables filons.

            Ce fut un jeu d'enfant pour Pod de déchiffrer la datacarte qui délivra ses précieuses informations. Les coordonnées indiquaient une obscure planète répondant au nom de Boz Pity. Dreic ignorait tout de celle-ci, et après avoir passé quelques minutes a vagabonder sur l'Holonet, il avait laborieusement obtenu quelques informations. Esseulée dans la Bordure Médiane, non loin du secteur des Hutts, Boz Pity était un lieu désertique et sans vie : pas de spatioport, pas de ville, juste un minuscule avant-poste était recensé, perdu au beau milieu d'une vallée sur le principal continent. Le seul détail marquant était le surnom donné à cet astre tellurique : " la planète cimetière". Ce funeste pseudonyme était dû aux gigantesques fossiles et pierres tombales disséminés un peu partout et qui devait à coup sûr attirer des poignées de touristes, archéologues et autres xenobiologistes en quêtes de clichés spectaculaires ou de découvertes sensationnelles. Lobora avait également lu que ce type d'endroit inhospitalier et abandonné, étaient prisés par les hors-la-loi.  " Le monde parfait pour planquer un trésor" s'était-il dit.

            Avant de se lancer dans l'hyperespace, il s'était rapidement familiariser avec son Z-95 afin d'éviter toute erreur fatale. Mourir en commettant une bévue  de néophyte aurait été parfaitement ridicule, surtout après avoir survécu à plusieurs escadrilles de Tie.

            Dreic se rapprochait à grand pas. Il survolait à présent, une tentaculaire région montagneuse s'étendant sur des milliers de kilomètres. C'était ici, en plein cœur de cette forêt faite de roche et de pierre que se trouvait Nouveau Départ  : nom donné par Tiden-Ven à son richissime secret.

            L'ex-cadet était médusé par le gigantisme du panorama.  Cela le changeait de la vue monotone à laquelle il avait eu droit jusqu'alors. D'immenses chainons et contreforts aux tons d'ocre et d'ivoires paraissaient se dresser les uns contre les autres, tel des titans prêts à en découdre. Cette violence imaginée contrastait par intermittence avec la relative douceur des canyons abyssaux  tantôt larges et accueillants tantôt étriqués et acérés.

            Bien que charmé par la magnificence de la nature, Dreic décida de prendre de la hauteur pour voler plus facilement. Il traversa la couche ouateuse des nuages et aperçut l'azurin du ciel s'étendre à l'horizon. Toutefois, la montagne exhibait encore sa splendeur, ses pics déchirant le sol cotonneux, se laissant enlacer par les brumes et les cirrus pareil à de fines écharpes laiteuses.

            Lobora continua encore sa traversée puis perdit de l'altitude à l'approche de sa destination. Il s'attendait à voir quelque chose de particulier, comme une construction humaine ou un repère visible, mais il n'en fut rien. Lorsqu'il plana en rond, au dessus de l'endroit précis qu'indiquaient les coordonnées, il ne vit rien de spécial, seulement une dépression ravinée coincée entre deux imposants massifs édentés. Il comprit alors qu'il lui faudrait crapahuter sur le terrain accidenté pour aller prendre possession de son du. Malheureusement, il n'avait pas de matériel d'escalade, il n'avait que sa tenue de commando, son habit de prisonnier et sa mallette.

            Dreic inspecta les alentours à vitesse minimale en quête d'un lieu pour poser son appareil. Non loin, il repéra un haut plateau érodé, cerné d'un côté par de profonds sillons creusés jadis par un cours d'eau, et de l'autre par les flancs d'une immense falaise. Il y déploya le train d'atterrissage et posa avec rudesse le Headhunter. Heureux et soulagé, il déclara avec entrain à son droïde:

- On est arrivé mon vieux !

- Ravi de l'apprendre maître, répondit-il courtoisement.

            Dreic dévala l'échelle et posa enfin le pied sur Boz Pity. Contrastant avec l'oxygène recyclé du vaisseau, il apprécia l'air frais et vivifiant, et prit plusieurs goulées. Il fit ensuite quelques étirements pour dégourdir son corps ankylosé par la longueur du trajet et expulsa un gros soupir de soulagement. Il avait finalement réussit. Il savoura l'instant présent et ressentit une grande fierté. Il avait gagné son pari fou de s'évader de sa cellule, de Corulag , et d'échapper à la main de fer impériale, le tout sans aucune assistance, " enfin presque, Pod m'a bien aidé " s'avoua -t-il avec un sourire en coin.

            Il balaya du regard le plateau émaillé et crénelé d'appendices rocailleux qui  lui semblait désormais bien plus vaste. Il se retourna et vit son compagnon électronique en train de descendre péniblement.

- Tu t'en sort ? fit-il d'un ton espiègle

- Me voilà maître, répliqua sobrement Pod.

            L'ex-cadet se référant à son databloc désigna de son index la direction du sud et s'écria :

- C'est par là, à environ une vingtaine de kilomètres. Tu es prêt ? On peut y aller ?

- Bien que je ne sois pas conçu pour me déplacer dans un environnement aussi hasardeux , je me dois de vous accompagner en toute circonstance, quitte à braver les pires difficultés.

- Après tout ce que l'on a traversé, c'est cette excursion qui t'inquiètes le plus ?

- Je ne suis pas programmé pour "m'inquiéter" mais je connais au micron près  les limites de ma constitution. Je sais que la marche sur un sol incliné à plus de vingt pour cent aura pour conséquence de faire grincer mes servomoteurs rotuliens durant la première heure, puis au cours de la seconde heure ...

- Stop ! merci Pod j'ai bien saisi le message, on fera au plus vite, et dès que possible je te promets un bon bain d'huile, ça te va ?

- Absolument maître, vous êtes trop généreux, fit-il avec un zeste de satisfaction dans sa voix.

            Ils n'avaient pas fait dix mètres que  le son bien trop familier de l'air compressé et expulsé par des sas automatiques brisa la complainte du vent. Des droïdes jaillirent des rochers qui jonchaient le plateau. Certains sortaient en roulant en faisant claquer leurs étranges carapaces métalliques, d'autres beaucoup plus filiformes bondissaient de leurs alcôves, armes au poing, et commençaient à encercler les deux visiteurs. Les droides roulants cessèrent leurs courses et se déplièrent par le truchement de leurs trois "jambes" pour se fixer au sol. Ils brandirent, dans la foulée, leurs deux bras terminés par des canons lasers, et activèrent un bouclier bleuté qui engloba leur allure rabougrie et menaçante.

            En un clin d'œil une dizaine d'automates les avaient cernés. Dreic eut à peine le temps de dégainer son blaster, mais il comprit rapidement que cela ne lui saurait d'aucun recours. Il regarda autour de lui et aperçut, nichés sur les flancs de la falaise, cinq monstrueux quadri-turbolasers  braqués sur son frêle chasseur.

            Ils étaient pris au piège. Aucune issue. L'ex-cadet stupéfait, marmonna comme pour prendre conscience de la situation :

- Qu'est ce que c'est que ce bordel ?

            Il y eu une minute de flottement, ou la scène s'immobilisa, comme si tous les acteurs attendait des directives, puis une petite sonde ronde apparut de nulle part et voleta vers Dreic et Pod. Une voix étrangement guindée s'en échappa :

- Vous êtes sur une propriété privée, défense d'aller plus loin. Veuillez repartir immédiatement ou vous serez annihilé. 

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Surpris et intimidé, Lobora resta d'abord muet face à cet ordre qui ne laissait guère de place à la négociation. Puis il se douta que son interlocuteur électronique devait avoir une programmation limitée. Peut être arriverait-il à contourner ses directives pour se sortir de ce guet-apens ?  " Papa a du mettre en place un système de défense automatisé, il ne m'aurait jamais envoyé dans un piège" s'intima-t-il

-  Je suis à la recherche de l'installation Nouveau Départ pour en prendre possession. J'en suis le nouveau propriétaire.

            La sonde, entourée de sa garde robotique, ne bougea pas d'un iota, et  ne répliqua pas instantanément, le temps, sans doute, de s'adapter aux nouvelles données. Ce moment de latence encouragea l'ex-cadet à croire en son intuition.

- Identifiez-vous, ordonna la voix sur le même ton.

- Je suis Dreic Lobora, fils de Tiden-ven Lobora qui m'a légué Nouveau Départ.

- Nous allons vérifier votre identité, si vous nous mentez vous serez détruit sur-le-champ.

- Je sais qui je suis droïde ! défia-t-il

- Répondez correctement aux questions suivantes. Vous avez dix secondes par question.

- Allez-y, fit-il.

- Quel est le prénom de la mère de Dreic Lobora ?

- Anya.

            L'ex-cadet réalisa soudain que cela faisait très longtemps qu'il n'avait pas prononcé à haute voix le prénom de sa mère. Il repensa aux rares fois où son père lui en avait parlé en quelques mots simples et touchants. Pourtant, depuis la révélation de l'holo-vidéo, il ressentait une vive rancune contre celle qui les avait abandonnés.

- A quel âge le fils de Tiden-ven a-t-il eu sa première fracture ? poursuivit la sonde.

- J'avais douze ans quand je me suis cassé le pied droit, à cause d'une caisse à outils qui m'était tombé dessus, si tu veux tout savoir.

- Dernière question : quel était l'endroit favori ou se retrouvaient Tiden-ven et son fils ?

            Un sourire mélancolique s'esquissa sur le visage de Dreic. Il se remémora les journées passées avec son père à prendre l'air et à discuter autour d'un bon repas, allongés dans la petite clairière le long du ruisseau. Le souvenir ne remonta pas seul à la surface, il était accompagné de sa forte charge émotionnelle, et du douloureux rappel que ces moments de paix familiale, ne seront plus jamais possible. Une boule lui noua la gorge, et il réprima ses larmes.

- La Nive à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Curamelle, dit-il avec émoi.

- Vos réponses sont toutes justes, nous allons maintenant vous faire passer des analyses pour déterminer si elles correspondent avec notre base de données. Veuillez ne pas bouger, tout refus ou geste agressif sera interprété comme une attaque, et de ce fait, nous vous détruirons, expliqua la voix neutre, ignorant totalement l'affect de son interlocuteur humain.

- Je ne bougerai pas, faites vite !

            Le droïde-sonde s'approcha lentement en bourdonnant et activa ses rayons scanners, balayant de la tète au pied l'ex-cadet. Puis, il continua avec une batterie d'examens : emprunte digitale, échantillon de sang, scan rétinien ; tout y passa.

            Lorsque ce fut terminé, la sonde sphérique déclencha une série de bip en langage binaire. En réaction, tous les droïdes qui les encerclaient, abaissèrent leurs armes et se retirèrent aussi rapidement qu'ils étaient apparut. Puis un speeder mordoré surgit du vide en lévitant sur ses répulseurs, et vint se positionner devant Dreic.

- Votre identité a été authentifiée et validée. Vous êtes reconnu comme le nouveau propriétaire de ces lieux, maitre Lobora. Veuillez monter dans ce speeder, il vous mènera à l'installation Nouveau Départ.

- Enfin ! fit-il  avec un grand soulagement. Est ce que c'est loin ? Que va t-il advenir de mon vaisseau ?

- Vous serez arrivé dans onze minutes et trente cinq secondes. Votre vaisseau est en sécurité, nous y veillerons.

- Dans ce cas...

            En guise de réponse la sonde fit volte-face, et partit à son tour rejoindre son terrier.

            Simplement rassuré et heureux Dreic, suivi de Pod, ouvrit les portières monta à l'arrière du véhicule dont le toit était entièrement fait de transpacier. Le droïde-pilote les salua d'une voix métallique qui trahissait un vocodeur bon marché. Ce dernier ressemblait aux robots filiformes du plateau mais celui-ci semblait encore plus frêle, surmontée d'une "tête" allongée rappelant vaguement les eopies de Tatooine.  

            Tandis que le speeder plongeait au creux des vertigineux canyons, Dreic prit conscience de l'unicité de Pod. Il remarqua à quel point  son compagnon possédait sa propre personnalité par rapport à ses congénères. Cette différence se faisait réellement ressentir dans sa façon de s'exprimer, de discuter, et de s'acquitter des tâches qu'on pouvait  lui confier. L'idée que Pod appartenait plus au monde des êtres vivants qu'au monde de la robotique s'ancra encore un peu plus en lui.

            Le speeder se faufila avec célérité à travers le labyrinthe de défilés et d'arroyos, qui s'étaient creusés dans la roche au fil des siècles. Le véhicule continua sa course avec une précision chirurgicale, rasant les falaises, passant sous des arches et évitant les appendices et autres excroissances rocailleuses, jusqu'a déboucher dans un large ravin. Là, le droïde-pilote ralenti sa course et se dirigea vers une petite corniche plantée au beau milieu de la paroi gauche du vaste gouffre. Il s'arrêta net devant la saillie, et indiqua à ses passagers qu'ils étaient arrivés à bon port.

            Dreic et Pod descendirent du speeder qui repartit aussitôt. L'ex-cadet s'avança sur la minuscule corniche ombragée par les murailles montagneuses. " Il ne faut pas avoir peur du vide " se dit-il en s'approchant du bord, pour estimer la hauteur.

- Pod, selon toi, combien de mètres nous séparent du sol ?

- Environ mille deux cent cinquante trois mètres.

- Et nous sommes à quelle distance de l'avant-poste de la planète ?

- Approximativement quatre mille sept cents soixante huit kilomètres.

- C'est pas approximatif ça, charria Dreic

- Pour moi ça l'est maître, mais comme j'ai pressenti que vous attendiez une estimation brève... Nonobstant je peux vous donner les chiffres exacts si vous le désirez...

- Tu pressens drôlement bien, répliqua-t-il en souriant. Bon, allons voir ce renfoncement, j'imagine que cela doit être par là l'entrée.

            Tous deux s'avancèrent vers l'alcôve mansardée, puis marchèrent quelques pas dans la pénombre le temps de tomber nez à nez avec une lourde porte métallique.

            Une nouvelle fois, des bruits mécaniques retentirent et quatre tourelles laser automatisées jaillirent des murs et se braquèrent sur le duo.

- Ne bougez plus monsieur Lobora, fit une voix robotique rigide.

- Qu'est ce que c'est encore ? s'énerva-t-il. Désactive ses canons !

- Je ne peux pas, j'applique les règles de sécurité en vigueur sur cette installation. Nous allons procéder à une nouvelle identification.

            Ainsi Dreic et Pod subirent derechef une batterie de scans, qui cette fois-ci n'excéda pas une minute.

- Alors ? Satisfait ? fit-il d'un air sarcastique.

- Absolument maître. Bienvenue chez vous, annonça la voix protocolaire.

            Lentement les portes s'ouvrirent dans un silence d'outre-tombe.