CHAPITRE X

 

            Cela faisait déjà un bon moment que la Flèche d'Endar baignait dans l'étrange et subjuguant tube lumineux appelé hyperespace. Toutefois, Dreic n'avait pas le luxe d'admirer le spectacle fantasmagorique qui s'offrait à lui. Il s'attelait avec Pod à déverrouiller le navordinateur afin d'accéder aux centaines de milliers de système composant la galaxie. Un vaisseau de ce type devait logiquement posséder le dernier cri en matière de cartographie et de coordonnées spatiales.

            En regardant brièvement le chrono effilocher le temps qu'il leur restait, son stress se décupla. Les algorithmes et autres encodages n'étaient pas encore tous décryptés, et manifestement, ils ne le seraient pas avant d'arriver dans le giron de Ralltiir. Or, errer en orbite autour de cette planète l'inquiétait au plus au point. Si, par une malheureuse intuition ou par la diffusion de l'alerte donnée par Corulag, les autorités venait à l'intercepter, il ne pourrait pas cette fois-ci, se lancer dans une course poursuite endiablée : la navette était dans un état bien trop lamentable pour tenter la moindre manœuvre. En réalité, c'était déjà un miracle qu'elle tienne en un seul morceau.

            En route, Dreic avait réfléchi à sa prochaine destination : il irait là où la poigne de fer impériale n'avait pas encore pu imposer son joug. De mémoire, il pensa d'abord au secteur corporatif car son père y avait fait plusieurs fois des affaires. Les souvenirs de ces récits faisaient mention d'une puissante confédération de systèmes indépendants qui vivaient avec leurs propres lois et sans aucune tutelle. Cependant, il se souvint également que ces territoires promettaient monts et merveilles à qui voulait bien l'entendre, mais que leur unique objectif était le profit, en allant du minuscule mécanicien, aux plus grandes firmes interplanétaires. La perspective de payer des taxes exorbitantes et de débourser une fortune pour faire réparer ou acheter un autre vaisseau lui fit abandonner l'idée. Puis, lui vinrent à l'esprit Nar Shaddaa, et la promesse de Rahm Kota. Malheureusement, la Lune des Contrebandiers était le joyau du Cartel des Hutts et par voie de conséquence le repère par excellence des pires crapules : s'y aventurer à l'aveuglette représentait un risque bien trop élevé à son goût. Son choix s'était alors fixé sur l'Espace Bothan, dans la Bordure Médiane. Bien qu'il en connaisse très peu, il savait que ce peuple revendiquait son indépendance vis à vis de l'Empire. Quelques planètes de cette région pouvaient lui apporter le moment de répit qu'il attendait tant, ainsi que de quoi voyager.

            Le signal de sortie de l'hyperespace s'enclencha. Dreic s'angoissa davantage, alors que le navordinateur gardait encore jalousement ses cartes.

            Il fut soulagé en résolvant le dernier algorithme qu'il s'était attribué, puis demanda à son droïde :

- J'ai terminé ma part, tu en es où toi ?

- Je suis navré maître, mais il me reste encore 19 clés de chiffrement et 52 algorithmes à effectuer.

- Et tu penses finir tout ça en combien de temps ?

- ... d'ici vingt trois minutes, et trente-sept secondes standard approximativement.

- C'est beaucoup trop long ! Ils vont se douter de quelque chose si on reste planté là ! s'emporta Lobora

- Désolé maître, mes circuits sont au maximum.

- Transmet moi les clés, les plus faciles je vais t'aider.

- Sans faire injure à vos capacités de calcul, maître, les clés que je résous sont d'un tout autre degré de difficulté. Vérifier par la suite vos opérations reviendrait à les refaire, ce serait une pure pert...

- C'est bon, c'est bon, j'ai compris ! fit Dreic d'un air vexé. Fais moi signe dès que tu auras fini, monsieur l'expert.

- Entendu, maître.

            La Flèche d'Endar réintégra l'espace "normal" habillé de son traditionnel costume noir pailleté de gouttes blanches aux brillances désaccordées. Raaltiir, barbouillée majoritairement de bleue et de vert kaki, occupait la majeure partie de la vue, agrémentée par la combustion luminescente de centaines de tuyères appartenant aux navires qui constituaient le trafic spatial.

            Dreic ne s'attarda guère sur la vue et resta attentif aux senseurs, à la recherche de la moindre anomalie. Pour passer le plus inaperçu possible, il décida d'adopter une trajectoire vers la planète, à l'instar de l'immense majorité des vaisseaux arrivant par ce vecteur. Néanmoins pour se laisser un maximum de temps, il réduisit de quatre vingt dix pour cent la poussée des moteurs.

            Alors que tout paraissait normal, le bip de l'intercom retentit dans la cabine. Cela devait être les autorités compétentes qui géraient la circulation. Après une courte réflexion, Lobora décida de répondre :  faire le mort ne ferait qu'éveiller les soupçons.

- Navette Impériale  Flèche d'Endar, ici Tour de Contrôle Q3, veuillez-nous transmettre votre code d'identification, ainsi que votre cargaison et destination.

- Je vous les transmets immédiatement, nous venons pour des réparations et nous allons faire ça au spatioport de Grallia, prétexta-t-il.

- Bien reçu, suivez l'itinéraire 7-7, puis passez sur le pilotage automatique nous vous guideront jusqu'au spatioport, dock 6 N, terminé.

            Une fois la communication rompu, Dreic se laissa convaincre par l'idée que tout se passerait bien. L'attitude de la Tour de Contrôle lui avait paru tout à fait classique, il décida malgré cela de garder un œil sur ses détecteurs, au cas où.

            Les yeux englués dans l'une des plus grosses lune de Raaltiir, la patience de l'ex-cadet touchait à ses limites. Il dévia son regard vers Pod, toujours statique, ou presque, seule de minuscules variations de luminosités de ses photorécepteurs montraient que le droïde accomplissait la besogne qu'il lui était attribué. Il n'avait donc pas encore fini de débloquer ce satané ordinateur.

            Dreic consulta une énième fois les senseurs, mais rien ne semblait clocher, et alors qu'il allait derechef perdre son regard sur un autre astre satellisé, il remarqua que la portée de ses instruments s'était réduite de moitié. Il inspecta les réglages qu'il venait d'effectuer. Quelque chose n'allait pas, "soit les senseurs ont un problème, soit... ils essayent de me brouiller" en conclut-il. Puis, Dreic tiqua et s'écria à haute voix :

- S'ils me brouillent c'est qu'ils savent quelque chose ! Pod tu as bientôt fini ?

- Presque, maître.

- Dépêche toi, on doit partir maintenant  !

            Sans perdre une seconde, Lobora saisit les commandes, fit faire un demi-tour à la navette, tournant le dos à Raaltiir. Il espérait de pas avoir réagit trop tard, et mit les gaz à fond.  Les dégâts subis sur Corulag se firent sentir immédiatement, la Flèche d'Endar avait perdu cinquante pour cent de sa vitesse nominale. La manœuvre était à peine achevée que l'intercom sonna. Dreic ignora l'appel et pria pour ne pas voir des ennemis fondre sur lui. Ses prières n'avaient incontestablement pas été entendu et son moniteur lui montra distinctement d'abord quatre, puis huit, et enfin douze points qui filaient droit vers sa position. " Des Tie ", se dit-il sans une once de doute.

            Alors que la meute d'impériaux avalait la distance qui la séparait de sa cible, Pod sortit de sa paralysie et déclara :

 - Navordinateur déverrouillé maître !

            Dreic laissa échapper un énorme soupir de soulagement.

- Merci Pod ! Entre les coordonnées d'une planète du secteur Bothan, enfin celle qui pourrait nous être le plus utile pour faire réparer cette carcasse d'acier, s'exclama-t-il

- Tout de suite... Mes maigres informations me soulignent que Kothlis correspondrait le plus à vos désirs, maître.

- Parfait !

            Une diode verte clignota sur la partie droite du tableau de bord, symbolisant que le trajet venait d'être calculé. Désormais tout était prêt, il n'y avait plus qu'à enclencher l'hyperdrive. Dreic regarda une dernière fois son écran et déclara d'un ton victorieux

- Bye-bye les gars !

            Comme par magie, la Flèche d'Endar disparut une nouvelle fois au nez et à la barbe de l'Empire.

dreic et pod en orbite sur raaltiir

 

 

 

Au sommet de l'élégante tour effilée de l'académie de Corulag,  siégeait le bureau du directeur, le colonel Qanb Cipolti. La pièce était à son image : tapageuse et vaniteuse. La première chose que remarqua Pir Ledrie en y entrant, était son impressionnante vue périphérique à 180 degrés, offrant un sublime panorama de Curamelle. Ce qui le frappa ensuite, outre le traditionnel faste du mobilier observable chez bon nombre de hauts gradés, c'était les multiples holo-portraits et médailles qui ornaient les murs de l'appartement hémisphérique. Pir reconnut de nombreuses huiles comme le chef des renseignements impériaux, Armand Isard, le sénateur de Corulag ,Zafiel Snopps, ou bien encore l'amiral Colicos, commandant du destroyer Le flambeau, qui assurait la sécurité du secteur. Ce dernier était le fruit et la vitrine des enseignements dispensés à l'académie. Il y avait également une courte holo-séquence encadrée, montée en boucle, où l'on pouvait voir l'Empereur en personne, debout sur une large estrade, avec en arrière plan une cinquantaine d'individus en tenue d'apparat. Les images faisaient un zoom rapide parmi cette assemblée et l'on y distinguait Cipolti droit comme un i, le visage fier, et le regard absorbé par le chef charismatique de l'Empire.

            Assis depuis une poignée de minutes, Ledrie subissait avec tout le flegme dont il était capable, un nouveau camouflet. Cipolti l'avait convoqué dans son bureau et désormais, il le faisait patienter en prétextant de la paperasse à remplir. Pir savait que c'était une énième provocation, la dernière en date d'une longue série.

             En effet, les quelques jours qui venaient de s'écouler entre les deux hommes avait été rythmé par des communications assassines. Bien qu'il se sentait comme le dernier des laqués, le courage manqua à l'officier du B.S.I pour mettre fin à cette situation embarrassante.

            Enfin, le colonel se redressa, ouvrit un tiroir de son bureau, et en ressortit une paire de menottes. Il les balança avec dédain vers son interlocuteur.

- Vous savez ce que c'est ça ? fit-il d'une voix glaciale.

- ... Des bracelets d'entrave, mais vous m'avez convo...

- Non ! coupa-t-il en s'emportant, ceci est une humiliation ! Savez vous qui me les a envoyés ?

- Je ne sais pas, monsieur, répondit timidement Ledrie en essayant de se montrer le plus docile possible afin d'éviter un nouvel accès colérique de Cipolti.

- Ca vient directement de l'académie de Carida, accompagné d'un message irritant à souhait, m'expliquant comment on les utilise.

            Le lieutenant comprenant aussitôt de quoi il retournait, sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il réalisa qu'il allait essuyer la furia du colonel. Ce dernier continua sur un ton plus hargneux que bruyant.

- Je vous épargne les petits mots venant de Presfbelt IV, de Raithal, et bien trop d'autres à mon goût. A cause vous, accusa Qanb en tendant son index vers le subalterne, nous sommes la risée de toutes les académies de la galaxie !

            Pir déglutit péniblement, et chercha quelque chose à répondre, mais il ne voulait pas avoir l'air d'un coupable, il n'avait pas grande chose à se reprocher après tout, si ce n'est d'appliquer les protocoles impériaux à la lettre.

- Je n'ai fait que mon travail, monsieur .

- Ne me sortez pas vos foutaises ! Vous avez outrepassé vos droits et votre juridiction ! Vous avez jeté le discrédit sur mon académie ! Vous nous avez privé d'un excellent pilote qui aurait pu nous être précieux lors des Jeux ! Vous vous permettez de droguer et d'interroger d'autres cadets et mêmes des instructeurs ! Non mais vous vous croyez où ? Vous pensez que vous pouvez foutre le bordel comme ça et que je ne vais rien dire ?

- Mais c'est ...

- Fermez là, je n'ai pas terminé ! aboya Cipolti en frappant du poing sur la table. Vous abusez de votre autorité à tort et à travers parce que vous avez merdé en beauté et vous essayez de réparer les pots cassés, mais la seule chose que vous avez réussi à faire pour le moment, c'est aggraver la situation par votre incompétence sans borne ! Et le pire dans tout ça, c'est que votre chienlit me retombe dessus !

            Pir resta bouche bée pendant quelque secondes, il ne s'attendait pas à tant de virulence. Il dut admettre qu'il n'avait pas pensé aux répercussions de cette évasion. Il décida de se justifier malgré tout .

- Je suis sincèrement navré, néanmoins j'ai suivi les procédures en vigueur, j'ai mené l'enquête sur l'entourage de Lobora, rien de plus. A ce propos avez-vous lu mon dernier rapport ? Il y a de nouvelles conclusions...

-  Non, répliqua sèchement le colonel, et vos conclusions ne m'intéressent pas ! Je ne vois que les faits ! Vous avez foutu un sacré bordel et je dois maintenant utiliser mes propres ressources afin de rattraper vos conneries ! En conséquence, continua Qanb d'un ton plus calme, tout en s'avachissant dans son aérofauteuil, j'ai envoyé un rapport complet à vos supérieurs sur votre totale inaptitude et incapacité à faire correctement votre boulot. Je leur ai demandé expressément votre exclusion de l'académie, et je leur ai fortement conseillé votre radiation du B.S.I au vu de vos carences professionnelles.

             Le sang de Ledrie ne fit qu'un tour, perdant sa patience illusoire, il bondit de son siège, et frappa le bureau des deux mains en se penchant vers Cipolti. 

- Vous avez fait quoi ! rugit-il.

            Le colonel se leva pareillement comme pour le provoquer un peu plus. Ledrie ressentit une furieuse envie d'écraser de son poing ce visage suffisant qui se postait devant lui. Il hésita une seconde, puis devina, " Il n'attend que ça, garde tes nerfs ! ". Il trouva la force de se rassoir et d'avaler sa colère. Après un court moment, il déclara le plus placidement possible :

- Vous n'avez rien d'autre à ajouter ?

- Non, vous pouvez disposer !

- Avant cela, puisque vous jouez carte sur table, je tenais juste à vous informer,  de mes intentions d'établir un rapport à ma hiérarchie, fit le lieutenant en s'autorisant un léger sourire en coin, signe d'un regain de confiance. Il signalera les incohérences dut à votre gestion calamiteuse de cette établissement, de même que toutes les failles que j'ai repéré. Inutile de vous dire que je m'étalerai largement sur les memos que vous ne lisez pas, sur la maintenance et la faiblesse de l'ensemble des systèmes informatiques, de factures étranges que j'ai constaté, et même de la corruption qui semble avoir pris ses quartiers sous votre porte... Mais peut-être, qu'après tout, vous le savez déjà cela...

            Ledrie dévisagea le colonel afin de voir si ses mots avaient un impact, mais il ne lut qu'une expression neutre et indéchiffrable. Il poursuivit, en livrant son réel point de vue sur Cipolti.

- Cette académie n'est pour vous qu'une grosse rente, et une marionnette de prestige que vous devez sans doute agiter lors de vos soirées mondaines. L'Empire ne peut pas confier un poste si important à des carriéristes je-m'en-foutistes ! conclut-il rageusement.

            Impassible durant le monologue, Qanb se dérida quelque peu, mais il ne semblait pas perturbé par les menaces proférées à son égard.

- Attention lieutenant, vous risquez de perdre davantage, vous ne savez pas à qui vous avez affaire, fit-il avec assurance

- C'est une menace ?

- Plus maintenant, vous venez de lancer une partie de pazaak, mais vous avez déjà balancé vos meilleurs atouts

- Ce n'est pas un jeu ! Cet Empire a besoin de personnes intègres et compétentes, pas de nombrilistes trop occupé à parader, incapable de lire de simples mémos.

- C'est ce que nous verrons... Maintenant, partez !

            Pir fut décontenancé par l'attitude sure et sereine du colonel, lui qui avait été au début de la conversion aussi explosif qu'un volcan de Mustaphar. Il n'avait pas envie d'en rester là, mais il n'avait plus rien à lui dire. Il s'était beaucoup avancé et il commença à prendre la mesure de ses paroles. Il se hâta de sortir avec toute la rigidité militaire dont il était capable et se dirigea vers ses quartiers. Une masse de travail supplémentaire l'attendait. Cette fois-ci son adversaire n'avait rien d'un fuyard, et pouvait s'avérer bien plus dangereux.