Chapitre XVII

 

            Depuis son « exil », Pir Ledrie avait élu domicile sur l'antique station spatiale Présage glorieux en orbite haute autour de Denbalen. Il observa, depuis la lucarne étriquée de son bureau, la lune baptisée P'Check. Elle correspondait parfaitement aux représentations mentales qu'il avait imaginées. C'était effectivement un endroit perdu, difficile d'accès, loin de tout intérêt majeur. La lune vivait de l'exploitation minière de quadrillium, ainsi que de celle des gaz enracinés dans la géante gazeuse aux tons violacés. L'Empire avait étatisé les entreprises qui s'occupaient de ces gisements pour s'octroyer les maigres ressources et avait, par la même occasion, mis la main sur le gouvernement par la simple menace d'une visite surprise d'un destroyer stellaire. P'Check comptait environ deux millions d'habitants, qui s’entassaient essentiellement à CapitalChek, unique et principale ville de l'astre rocheux. Aussi surprenant que cela pouvait paraitre, il y avait une atmosphère respirable malgré l'absence de toute vie végétale.

 

            Mais, il y avait pire que cet astre grisâtre, morne et dénué d'intérêt, il y avait  la station spatiale Présage glorieux. Ce nom flamboyant n'avait aujourd'hui plus aucun sens. Vieille de cent cinquante ans, sa structure archaïque en forme de double roue reliée par des tubes et des cylindres, vacillait et grinçait presque toutes les heures. Lors de ses beaux jours la station accueillait près de douze milles badauds et travailleurs, extirpant le tibanna, et le méthane tout azimut. Désormais la station n'abritait plus qu'une seule entreprise, qui comptait quelques dizaines d'individus. L’Empire l’avait nationalisée, et ne se souciait que des poches de tibanna restantes que les employés pouvaient encore dénicher dans les méandres de Denbalen. D’après ce que Pir avait compris, les salariés survivaient uniquement en revendant le méthane collecté. Lorsqu’ils repéraient un nuage du précieux tibanna, ils étaient contraints de travailler gratuitement pour l'Empire, ce qui engendrait la grogne et une profonde rancœur.

 

            Ledrie sortit relativement satisfait du cagibi qui lui faisait office de bureau, il venait de faire un pas de plus pour atteindre ses objectifs. Il avait contacté le chasseur de prime qui pistait Dreic Lobora et avait passé un accord avec lui pour échanger des informations, et se partager le travail de recherche. Il allait devoir fouiller la vie de Tiden Ven Lobora, père du fugitif, et agent de la Rébellion. Il espérait trouver des réponses dans les archives impériales numérisés qui l’aiderait à mener sa mission à bien. Toutefois, il avait compris que fonder sa réussite sur une seule mise, n’était pas suffisant. Il avait donc passé un marché avec le chasseur de prime pour que celui-ci nomme son nom dans le rapport de traque pour l’aide qu’il avait fourni lorsque le jeune renégat sera appréhendé.

 

Pour autant, Ledrie  était chargé d’une mission officielle, ici, dans ce secteur misérable de la galaxie. Le BSI l’avait chargé d’enquêter sur des détournements de cargaison qui se faisait de plus en plus récurrent. Le dernier vol : la disparition d’un cargo chargé de gaz tibanna, avait attirait l’œil de l’administration impériale.

 

 En résolvant ce problème, et avec la capture de Lobora, Ledrie escomptait retrouver son grade de lieutenant au sein du BSI, et reprendre là où sa carrière avait été brutalement stoppée.

 

            Pir traversa rapidement les sinistres couloirs érodés par le temps, à l’éclairage minimal, et aux minuscules hublots qui laissait entrevoir les couleurs entrelardées de Denbalen. Sur, sa route, il croisa quelques ouvriers, qui le toisait d’un air mauvais, lui aussi était un symbole de l’Empire, qui clairement, n’était pas vraiment apprécié entre ses murs. Cette attitude tranchait radicalement à celle qu’il avait connu sur Coruscant, Kuat, et Corulag.

 

            Il continua son chemin, et atterrit dans les quartiers impériaux. Le mot quartier était sans doute trop fort, pour décrire les quelques bureaux, et la demi-douzaine de pièces faisant office de caserne, armurerie, mess, et poste de secours. Il n’y avait en poste qu’une vingtaine de stormtroopers, sous les ordres du lieutenant Boni qui dirigeait la station spatiale. Pir devait, pour chacun de ses déplacements, signaler ses intentions au responsable militaire, ici au lieutenant Boni, et sur P’Chek au capitaine Cox. L’ordonnance de Wenceslas, était claire, il était cantonné dans ce système avec pour ordre de ne pas en sortir sous peine d’être traduit en justice martiale pour trahison. L’agent du BSI toqua à la porte métallique puis entra.

 

- Bonsoir, lieutenant, vous allez bien ?

 

- La routine, et vous ? rétorqua Boni, attablé, le nez sur un holo-écran.

 

- Pareil, je viens vous importuner, j’ai besoin d’aller à CapitalCheck, vous connaissez la chanson maintenant, j’ai besoin que vous validiez mon trajet….

 

- Ha oui, c’est pénible ça, je ne comprends pas vraiment l’attitude de vos supérieurs, vous avez tout l’air d'un agent sérieux et compétent, mais bon, qui peut vraiment comprendre les huiles du BSI.

 

- Merci pour le compliment lieutenant, j'apprécie.

 

            Tandis que Boni s’attelait à la formalité administrative, Ledrie examina la pièce exigüe qui faisait office de bureau. L’endroit était un modèle de rigueur impérial, quelques étagères murales, deux fusils blaster E 11 rangés dans leur râtelier, un moniteur plaqué sur l’une des cloisons qui diffusait les informations locales, et deux étendards impériaux aux couleurs rouges sang accrochés de part en d’autres de la fenêtre en transparacier en guise de décoration.

 

- Et votre enquête avance ? Vous avez commencé vos interrogatoires ? s’enquit le lieutenant Boni, en regardant toujours sa console.

 

- Elle suit son cours, j’ai surtout pris le temps de bien connaitre la situation avant de me lancer dans des investigations plus poussées.

 

- Vous avez sans doute raison, mais c’est vrai qu’avec ses attaques de plus en plus nombreuses, il y a une certaine suspicion qui s’est installée chez nos hommes, et envers toutes les personnes qui travaillent sur nos installations. C’est assez désagréable, et le climat devient peu à peu délétère.

 

-C'est compréhensible, fit d’un ton diplomatique Ledrie, vous avez peut-être des doutes sur quelqu’un en particulier ?

 

-Honnêtement, mes hommes font leur boulot. J’essaye de leur rendre la vie un peu plus agréable sur cette coquille vide, histoire d’être soudés et d’obtenir un peu d’ordre. Je crois que si on survient à leurs besoins,  il n’y a aucune raison qu’ils tentent quoi que ce soit de stupide.

 

- J’admire votre vision des choses, mais hélas vous serez surpris de voir de quoi sont capables certains hommes pour un peu de pouvoir, répliqua un peu trop sincèrement Ledrie.

 

- Je n’ai pas votre expérience agent, je dois encore être un bleu un peu naïf... A vos yeux ,mes trois ans de service doivent paraitre ridicules….

 

- Je vous trouve très compétent lieutenant.

 

- C'est sympa. Ha, enfin la voilà, je viens de vous transférer votre autorisation sur votre databloc, vous pouvez y aller, vous avez déjà fait le chemin, vous savez comment cela se passe avec la navette ?

 

- Oui, merci lieutenant, passez une bonne soirée.

 

- Vous aussi lieutenant, et bonne balade sur P’Check, glissa-t-il tandis que Ledrie franchissait déjà la porte.

 

            Le seul hangar encore en service était à l'image de la station : en piteux état. Ledrie ne croisa personne, et l'endroit donnait presque l'allure d'un cimetière spatial. La baie était vaste, mais il y avait tout un fatras éparpillé sur le sol. Plusieurs cargos et remorqueurs de formes hétéroclites étaient parqués ici et là, sans aucune espèce de hiérarchie si ce n'est celle du premier arrivé premier servi. L'agent du BSI arriva dans l'espace réservé à l'Empire. Il observa, avec le même regard interloqué que lors de sa première venue, les quatre chasseurs Tie posés à même le duracier. L'absence de râtelier, et d'une escadrille complète témoignait des très faibles moyens mis à disposition. Ledrie y voyait une marque de vexation supplémentaire : ce trou à rat n'intéressait personne, et ne représentait rien pour l'Empire. On l'y avait envoyé pour arrêter une bande de voyous , assez intelligents pour comprendre qu'ici l'Empire ne viendrait jamais leur causer le moindre souci, "Quelle honte d'être là " pensa-t-il en serrant ses poings.

 

            Ledrie se calma, et marcha entre les chasseurs Tie jusqu'à apercevoir son moyen de transport: une navette oblongue rongée par la rouille ayant au moins le même âge que la station. Il y en avait deux autres identiques, entreposées non loin. Pir passa rapidement voir les trois stromtroopers affectés à la surveillance des vaisseaux pour leur signaler son départ, puis grimpa dans son taxi. une fois dans le cockpit, il s'installa sur le siège du pilote, sortit son datapad et relut les instructions pour enclencher le pilotage automatique. Ledrie était clairement dépassé dans tout ce qui touchait aux vaisseaux et à la navigation spatiale. Il se sentait un peu stressé car il se retrouvait seul pour la première fois dans un appareil, face à la complexité d'un tableau de bord. Il suivit à la lettre les directives et tapota sur différents boutons et termina par pousser deux manettes du bas vers le haut. Des voyants virèrent au vert et un message sur le moniteur principal afficha quelques informations qui le rassurèrent. Tout avait bien marché, il commença à entendre crescendo le ronronnement des vieux  moteurs. Il n'avait plus qu'à espérer que le pilotage automatique ne tombe pas en rade.

 

            Quinze minutes plus tard, la navette N-2 se déracina du Présage glorieux et fila vers P'Check. Là-bas, la première étape pour prendre sa revanche sur Qanb Cipolti l'attendait.

 

Denbalen, et le Présage Glorieux

 

 

 

           Ledrie surveillait par la verrière CapitalChek qui grossissait à vue d'œil. Tel un monstre luminescent qui déployait ses tentacules, la ville se propageait dans toutes les directions selon les axes longitudinaux. L'appareil obliqua légèrement à bâbord pour s'orienter vers la base impériale, installée à l'orée nord-ouest de la capitale. En approchant, nul ne pouvait manquer les six hautes tourelles surmontées de canons laser lourds qui quadrillaient et défendaient la zone militaire. 

                Tandis que la navette amorçait sa descente, l'agent du BSI scruta la baie d'atterrissage. Cette dernière correspondait bien mieux aux critères impériaux en viguer pour ce genre de secteur : une navette de classe lambda, une autre de classe gamma, quatre chasseurs Tie et quelques bipodes, des TR-TT et des RA-TT, qui déambulaient avec leur démarche dégingandée. Une poignée de chariots élévateurs et du personnel s'activant, complétaient le tableau.

             Ledrie poussa un soupir de soulagement lorsqu'il entendit le bruit caractéristique des moteurs en train de se refroidir. Il se hâta de sortir et fut accueillit par deux stormtroopers. Sans aucune formule de politesse, les soldats lui spécifièrent de l'accompagner. Il était clair qu'avant sa rétrogradation, jamais, il n'aurait accepté que de simples soldats lui parlent de la sorte. Toutefois, aujourd'hui, à cause des circonstances, il devait courber l'échine et faire bonne figure en attendant patiemment de retrouver son statut. Il remettrait alors, à sa place tout ce petit monde. 

             L'agent du BSI fut escorté jusqu'au capitaine Cox dans ce qui était manifestement une salle d'entrainement et de musculation. L'officier beuglait des ordres et invectivait la dizaine d'hommes en tenue de sport qui s'exerçaient sur les différentes machines. Sentant, qu'il n'aurait pas l'attention souhaitée Pir engagea la conversation :

- Bonsoir, capitaine Cox.

            Ce dernier se retourna et en voyant son interlocuteur, ne put s'empêcher de faire un rictus qui traduisait son irritation.

- C'est pour quoi ? 

- Je viens de vous envoyer ma feuille de route sur votre datapad, pouvez-vous la signer comme l'exige la procédure, précisa Ledrie.

- Vous ne voyez pas que je suis occupé, attendez ! tonna Cox qui avait à peine diminuer la puissance de sa voix. 

          Pir eut une furieuse envie de bousculer l’officier pour obtenir le respect qu'il méritait, mais il se retint, le frapper revenait  à un aller simple pour la cour martiale. Il recula de quelques pas et réfléchit. Il était clair que des paroles intimidantes ou des menaces auraient eu autant d’effet que sur un rancor. A l’approche de la cinquantaine avec ses tempes grisonnantes et son physique imposant de garde du corps, Cox devait être le cliché du militaire rigide et prétentieux. En outre, les sept années de service ici, lui ont fait comprendre qu’il avait le pouvoir, non seulement dans la caserne, mais sur la lune entière. Le gouvernement fantoche de P’Check obéissait à l’Empire et l’Empire sur ce rocher,  était représenté par le capitaine Yrrep Cox.

            Après quelques minutes, Pir comprit qu’il n’obtiendrait rien pour un long moment. Il décida de changer de tactique, laissé seul par les deux soldats, il rebroussa chemin en direction du bureau du capitaine.

            Il obtint facilement la signature qu’il désirait auprès de son intendant beaucoup moins charismatique et bien plus servile que son supérieur. Débarrassé de cet énervant et humiliant chaperonnage, l’agent du BSI pouvait circuler librement  et se rendre à son rendez-vous, première étape d’une revanche qu’il espérait parfaitement orchestrée.  

           A bord d’un taxi, Pir observa les deux soleils du système Goroth découpés par l’horizon, qui tentaient encore d’éclairer les quartiers sud-est de la ville. L’airspeeder le déposa dans un secteur périphérique de la ville au pied d’un faubourg résidentiel constitué essentiellement d’immeubles trapézoïdaux, hauts d’une cinquantaine de mètre chacun. Il avait pris un minuscule logement qui faisait office de refuge et de centre directionnel pour mener à bien ses activités. Nul n’était au courant de l’existence de cette cage à gizka, d’une superficie équivalente à deux blocs de prison. Pir l’avait aménagé pour être fonctionnel. Un ordinateur mural branché à l’Holonet et aux archives impériales ainsi que deux écrans reliés au système d’holocams de surveillance de la capitale occupaient tout le mur méridional. Il avait également acheté le mobilier de base pour vivre quelques temps si besoin. Un casier, caché et encastré dans le bas de la cloison ouest avait été installé par ses soins. Ce compartiment contenait tout ce qui était sensible à ses yeux : un datapad avec ses plans, une paire de comlink cryptée, un blaster de poche et un long poncho noir à capuche.

            Il ne perdit pas de temps. A peine franchit le seuil de la porte, il alluma ses machines informatiques et vérifia l’itinéraire qu’il devait prendre pour retrouver son contact dans une petite cantina à vingt-six kilomètres de chez lui. Une fois terminé, il enleva son uniforme pour le troquer avec une tenue basique et passe partout : pantalon foncé, chemise noire, bottes montantes et une écharpe grise. Puis, il tapota deux fois avec son pied dans la cachette et le bas de la cloison s’ouvrit. Pir se baissa, ouvrit la mallette et sortit tout ce dont il avait besoin. Il glissa dans son sac le poncho, le blaster et les comlinks. Tout était prêt, il repensa alors au discours qu’il allait tenir dans deux heures à son rendez-vous. 

 

            Attablé au fond de l’établissement Chez Jennix, qui était sans doute le nom éponyme du propriétaire, Pir guettait, sous son capuchon, la vie de la cantina. Entièrement construit en pierre et recouvert ici et là d’une peinture gris et marron, le Chez Jennix ne possédait qu’une seule grande salle semi-circulaire, pourvue de plusieurs alcôves pour les clients désirant un peu plus de discrétion et d’intimité. C'était exactement le genre de client que Ledrie paraissait être. Il se faisait discret et feignait l’occupation devant sa tasse de caf sucrée en tapotant son datapad avec ses mitaines en cuir usé. Malheureusement pour lui, l’enceinte n’était pas vraiment bondée, à peine une quinzaine de badauds, dont les trois quart accoudés à l’unique zinc, étaient absorbés par les trois écrans trônant au dessus du comptoir. Dès son arrivée, il avait essuyé des regards interloqués et l’ennui latent planant dans cet endroit peu en verve, n’aidait en rien sa volonté de passer inaperçu. Toutefois, il continua de jeter des coups œil sous l’orée de sa capuche, il savait que la luminosité terne et l’ombre projetée par son couvre-chef sur son visage lui conférait un air indiscernable. Le temps passa trop lentement au goût de l’agent du BSI et il ne put s’empêcher par intermittence d’errer dans ses pensées, de ressasser son discours, de redessiner mentalement son plan. C’est au cours d’un de ces moments qu’une voix le ramena dans la réalité :

- C’est une belle nuit pour ne pas rester enfermé n’est-ce pas ?

            Ledrie releva les yeux et vu son rendez-vous, debout, devant lui, avec un verre plein dans chaque main. Après une microseconde d'expectative, il répliqua à la phrase convenue, la réponse attendue.

- Sous ce ciel dégagé, Denbalen nous offre une jolie vue.

            Les deux hommes se jaugèrent du regard un instant, hésitant quant à la prochaine action. Les phrases codées étaient bonnes, mais ils restèrent figés par la peur, le doute et surtout par la prise de conscience que cette rencontre changerait sans doute la vie des deux hommes. Pir ne s’éternisa pas en considérations, ce n’était plus le moment de reculer.

- Asseyez-vous, je vous en prie.

- C'est vraiment une phrase d'étranger ça, fit l'invité.

- Pourquoi dites-vous cela ?

- Si vous étiez du coin, jamais vous n'auriez dit ça de la boule violacé qui nous obstrue en permanence la vue.

- Vous souhaitez vraiment discuter des paysages ?  répliqua Ledrie d'un ton sec.

- Non, non, c'était juste pour briser la glace,  je me présente...

-  Jey Smarba, coupa Pir, et vous n'avez pas besoin de connaitre mon nom, appelez-moi simplement contact un.

-  Compris, je vous ai pris une bière, fit-il en s'asseyant et en la proposant d'une main.

- Non merci, j'ai mon caf.

            Tandis que Pir gardait volontairement le silence, Jey se mit à l'aise en enlevant son anorak à l'allure surannée, puis gêné par l'étrange mutisme qui s'installait, il décida d'engager la conversation.

- Et bien, me voilà, vous êtes un habitué de nos petites réunions alors ?

            Smarba faisait allusion au comité clandestin qui s'était formé dans les rues de CapitalChek. Ledrie avait rapidement identifié au début de son enquête sur les détournements de cargaison ce groupuscule séditieux. Il pensait avoir trouvé la trace des pirates, mais après être allé assister à l'un des rassemblements, il comprit que ce n'était que des amateurs qui commettaient tout au plus des actes de vandalisme. Cependant, certains d'entre eux avaient proposé des actions un peu plus radicales que de simples graffitis. Leurs appels n'avaient pas été entendus, mais Ledrie se rendit compte alors, qu'il y avait peut-être un individu qu'il pourrait manipuler à souhait. 

- Non, pas vraiment, répondit sobrement Pir.

- Bon, et donc pourquoi toute cette mise en scène ?

- Il n'y a pas de mise en scène.

- Ecoutez, vous m'avez demandé si je voulais agir contre l'Empire, je le suis, maintenant expliquez-moi ce que je fais ici et qu'avez-vous à me proposer souffla-t-il agacé par les propos laconiques de son vis-à-vis.

- Parlez plus bas ! ordonna Ledrie. c'est à vous de me dire pourquoi vous êtes ici et pourquoi vous êtes soi-disant prêt à vous tournez contre l'Empire.

- C'est ... personnel, hésita Jey une seconde, la seule chose que vous devez savoir c'est que je veux m'impliquer totalement et que je suis prêt à tout pour lutter contre l'Empire.

            L'agent du BSI observait le visage usé et buriné de l'homme aux longs cheveux d'un roux fade. Il connaissait son histoire et ce qui le conduisait à haïr l'Empire, mais il souhaitait l'entendre à haute voix afin de mieux jouer son rôle : feindre la compassion et gagner sa confiance.

- Je respecte votre pudeur, mais l'organisation que je représente doit s'assurer que les personnes avec lesquelles nous travaillons soient ... comment dire, dignes de confiance et transparentes quant à leurs motivations, je suis sûr que vous comprenez.

- Oui, mais vous pouvez compter sur moi, j'ai toutes les raisons du monde de vouloir me battre contre les impériaux.

- Expliquez-moi ces raisons, je vous écoute, fit Pir du ton le plus rassurant qu'il put.

            Jey sembla indécis, il tripota son godet de bière, puis but une gorgée comme pour se donner du courage.

- C'était il y a sept ans, peu après que l'Empire soit venu ici. Sa politique de nationalisation des mines et des exploitations de gaz avaient provoqué une vague de colère chez les ouvriers. Le gouvernement avait modifié les droits du travail et avait accepté les chartes impériales en quelques jours, chamboulant brutalement la vie de toute notre petite communauté lunaire. Des émeutes ont éclaté et l'Empire a envoyé ses soldats de choc pour régler ça....

            Smarba marqua une courte pause, pour ravaler la boule qui grimpait dans sa gorge. Il prit son visage entre ses mains et regarda vers l'un des murs fade et impersonnel pour se forcer à réprimer sa peine.

- Prenez votre temps, proposa Ledrie.

- Le premier jour, les impériaux ont ouvert le feu sur les ouvriers retranchés dans les mines avec des tirs paralysants. Voyant que cela n'avait eu aucun impact sur le mouvement de révolte, ils y retournèrent le jour suivant et tirèrent pour tuer, finit-il par dire d'une voix chevrotante.

            Comme pour marquer son soutien, Pir posa sa main sur l'avant bras du viel homme.

- Mon.... mon fils unique faisait partit des dizaines de victimes....

- Mes condoléances pour votre perte.

- Ma femme ne s'en ait jamais remise... Un an plus tard, elle décida de le rejoindre, marmonna-t-il sur le même ton poignant en laissant échapper une poignée de larmes qui perlèrent sur ses joues creusées.

- Mes condoléances, répéta Pir sur un ton compatissant, qui laissa le temps à son vis-à-vis de reprendre ses esprits. Merci de m'avoir partagé ça, j'avais besoin de savoir quelle était votre histoire et si vos motivations étaient sincères. Manifestement elles le sont.

- Je veux les venger ! Je veux participer d'une quelconque façon à blesser l'Empire, mais ici, on vit dans la terreur, personne n'a oublié les émeutes et le millier de morts qui en a découlé. On est pris au piège, le gouvernement est à la botte des impériaux, notre propre police est aussi avec eux. Les gens sont seuls, nous sommes seuls et nos petites réunions ne servent à pas grand chose car nous n'agissons pas, argua Jey visiblement remonté.

- C'est pour ça que je suis là...

- J'ai aussi deux amis qui sont du même avis que le mien, eux aussi ont perdu quelqu'un dans les révoltes, ils sont aussi motivés que moi, je peux vous donner leurs noms.

- On verra cela en temps voulu, pour le moment je suis avec vous. Avant d'aller plus loin, vous devez savoir que nous menons des opérations dangereuses et que nos agents risquent leurs vies... je ne vous cache pas qu'il y a de nombreuses pertes...

- Cela ne me fait pas peur, ma vie est derrière moi, dit-il sans sourciller

- Vous devez savoir que l'Empire a parfois capturé nos espions et ce qui leur arrive n'est jamais plaisant.

- Ecoutez, vos avertissements, je m'en moque. J'ai en marre de trafiquer un moteur par-ci, tagguer un mur par-là, je veux faire mal à l'Empire et honorer ma famille.

- Etes-vous conscient que cela peut impliquer de mentir à votre entourage. Si nous travaillons ensemble, il me faut une totale confidentialité de votre part, cela pose-t-il un problème ? 

- Non, aucun. Tous ceux qui m'importaient ne sont plus là. 

- Bien, vous m'avez convaincu, je vais en informer mes supérieurs et nous verrons s'ils suivent ma décision, fabula Ledrie qui donna son datapad à Jey. Vous me remplissez ce formulaire, c'est pour apprendre à mieux connaitre vos compétences et à en tirer profit.

            Une heure plus tard, Pir survolait CapitalCheck et rentrait chez lui à bord d'un autre taxi, celui-là plus délabré que le précédent. Il regardait, par delà la vitre crasseuse, l'imposante masse de Denbalen qui encombrait la partie nord-ouest de l'horizon nocturne. Il ne pouvait effacer ce léger sourire plein de satisfaction de son visage. Son rendez-vous s'était déroulé à la perfection et il avait trouvé en Jey Smarba le candidat idéal. Ledrie se moquait bien de l'histoire de ce pauvre bougre, sans doute que son fils avait mérité son sort, le reste était regrettable, mais cette galaxie n'était pas pour les faibles. Il en savait quelque chose depuis sa chute du BSI. Sa famille, travaillant dans l'administratif sénatorial corellien depuis des générations et issue de la plus pure tradition technocrate, avait accueilli le régime impérial avec un grand soulagement et déménagée ensuite sur Coruscant. Ses parents s'étaient enorgueillis de voir leurs deux fils s'engager dans l'armée et mener de brillantes carrières. Malheureusement, sa rétrogradation avait brisé cette image, jetant le discrédit et la honte sur sa famille. A l'instar du BSI, sa famille l'avait excommunié. Pour autant, il ne s'était pas apitoyé plus que de raison sur son sort. Il avait décidé de ne rien lâcher, de remonter la pente, de reprendre sa carrière là ou elle s'était arrêté et surtout de se venger de Qanb Cipolti. Et pour y arriver, il avait besoin d'un pion nommé Jey Smarba.