Chapitre XX

           

            Le vieux camion-speeder ST 101 qu'avait volé et repeint Jey Smarba avançait aussi vite que possible, en route vers sa première mission. Jey ressentait un mélange d'excitation et de satisfaction. On lui donnait enfin sa chance, et il ne comptait pas la gâcher. L'agent rebelle, "contact un", s'était décidé à le tester sur le terrain, et il avait été on ne peut plus clair dans sa dernière transmission.

- Ce que vous allez faire est risqué, mais en luttant contre l'Empire, votre vie le deviendra en permanence. Les objectifs que nous avons définis me permettront de statuer à votre sujet. Je saurai si vous avez réussi et, si c'est le cas, je vous appellerai pour un débriefing. Bonne chance.

            Cet agent représentait l'opportunité qu'il espérait tant : rendre la monnaie de sa pièce à l'Empire. En outre, il avait la sensation que cette fois-ci, il ne parlait pas dans le vide comme le faisait le comité de résistance anti-impérial auquel il adhérait encore. Coller quelques tracts, et gribouiller quelques graffitis dans les rues de CapitalChek causaient autant de soucis aux impériaux qu'un mynock à un ver de l'espace. Non, aujourd'hui, l'Empire allait être attaqué sur son propre territoire, devant sa porte et tout cela grâce à un vieil homme n'ayant jamais porté les armes. Ils verraient alors que même les tyrans ne sont pas tout puissant.

            La garnison impériale, corps, cœur et symbole de la dictature sur P'Chek était  la cible de Smarba, et son camion-speeder s'en rapprochait vivement. Cependant, "contact un" lui avait expressément ordonné de passer par voie terrestre, ordre qu'il respectait à la lettre sachant que les couloirs aériens étaient interdits sans autorisation spéciale. L'agent rebelle ne souhaitait pas voir la mission pulvérisée par les tours surmontées de canons lasers, avant même qu'elle ait débutée.

            En suivant la seule route bétonnée reliant la capitale à la base et en se faisant passer pour un coursier, Jey pouvait approcher l'enceinte extérieure dans une relative sérénité.

            Tandis que l'aube chassait peu à peu la nébulosité nocturne, Jey observa la garnison grossir à vue d'œil jusqu'à devenir réellement imposante. Il ne put détacher son regard de cet énorme bloc de férrobéton grisâtre aux contours rectangulaires et anguleux, surplombé par une épaisse colonne elle-même couronné par une large parabole. Il remarqua que des kiosques aussi cendrés que la couleur des façades couraient le long des arêtes à intervalle régulière. Il avait l'impression de se sentir totalement écrasé par cette superstructure, qui paraissait dénuée de vie. L'absence de lumière, de fenêtre, ou du moindre signe de vie, accentuait cette impression funeste et morbide.

            L'immense bâtiment bouchait désormais tous les vitrages droits du camion-speeder, et Smarba s'arracha de cette envoutement lugubre. Il devait se concentrer car sa destination n'était plus qu'à deux minutes. Il enclencha le pilotage automatique, sortit de son siège et passa à l'arrière pour vérifier le contenu de la benne.

            Soudain une vive lumière envahit aux trois quart le véhicule. Jey se précipita pour reprendre les commandes et vit ce qu'il se passait. Trois faisceaux lumineux venant des kiosques, qui étaient en fait des miradors, l'avait repéré et nimbait son appareil.  Puis, comme pour confirmer son appréhension, la comm du camion résonna. Il hésita quelques secondes, effrayé par l'enjeu et la crainte d'échouer, mais il se ressaisit et ouvrit le canal.

- Véhicule non-identifié, stoppez-vous immédiatement, et dites nous ce que vous faites ordonna une voix d'homme.

- Bien reçu, fit Jey en coupant les moteurs, je travaille pour l'entreprise TeknoDro, j'ai une commande pour livrer des droïdes de maintenances.

            La communication fut un court instant parasitée par de la friture, puis reprit.

- Aucune livraison de prévue dans notre manifeste, arrêtez vous au poste de garde numéro 2 pour inspection. Si vous désobéissez, vous serez désintégré.

- Reçu.

            " C'est parfait" pensa Jey, qui comprit que la partie commençait maintenant. A cinquante-huit ans, il entamait une carrière de rebelle. Depuis qu'il avait perdu son fils et sa femme, le destin, la providence ou n'importe quelle autre force mystique qui était sensé diriger sa vie, lui offrait enfin une chance de venger la mort de sa famille. Mu par cette force, il ne redoutait pas de mourir. Au contraire, il se sentait puissant, vivant et avait l'impression d'être exactement au bon endroit au bon moment.

            Jey vérifia son fusil blaster E 11, le modèle impérial, ainsi que ses trois grenades assommantes Merr-Sonn que lui avait fourni l'agent. Il cacha ses armes sous son veston de livreur, et remit le contact.

            Il arriva devant l'entrée numéro 2, et s'arrêta une nouvelle fois. Elle était immense mesurant au moins dix mètres. Sa couleur était ferrailleuse, due sans doute, à sa composition en duracier. A la gauche du portail, trois stormtroopers sortirent de l'embrasure d'une casemate et le braquèrent. Jey leva les mains en feignant une obéissance docile. Les soldats lui firent signe de sortir du véhicule, ce qu'il fit calmement. Il nota qu'il n'y avait plus de lumière qui le suivait.

- Montrez-moi vos papiers sans faire de gestes brusques,  intima un des trois commandos.

- Les voilà, en tendant la fausse carte ID qu'il avait fabriquée.

            Le soldat examina rapidement les papiers et donna  l'ordre à un de ses acolytes d'aller vérifier le contenu du camion. Puis, il s'adressa derechef à Jey.

- Ouvrez la benne et donner moi le manifeste de livraison aussi.

- Bien sur, mais pour faire ça je dois remonter dans la cabine du camion, est-ce possible ? déclara-t-il sereinement.

- Pas de blague, vieillard, sinon...

            Smarba débloqua la porte arrière de la benne pour que le stormtrooper constate par lui même les quelques droïdes entreposés. Il saisit le manifeste ainsi que son thermos plein de caf. Il ressortit, donna le manifeste et proposa à son interlocuteur une tasse de caf dans la casemate pendant la vérification des papiers. Voyant le commando hésitant, il insista.

- Allez, monsieur l'officier, au lieu de rester dans le froid à attendre, allons nous réchauffer devant  quelque chose de chaud. Je vous assure qu'il est très bon.

- Euh... non, vous restez là, Mads, il y a quoi à l'arrière alors ?

- Des droïdes, sergent.

- Bien, va vérifier les papiers à l'intérieur, on t'attend ici. 

- Bien reçu, fit Madds en récupérant les documents et en retournant dans la casemate. 

- Vous êtes sûr qu'on ne peut pas tous aller se mettre à l'abri ? intervint Smarba avec un grand sourire.

- Non, et n'insistez plus.

- A vos ordres.

            Jey était contrarié, il n'était pas certain que ces faux papiers fassent l'affaire. Toutefois, il avait pensé à d'autres options pour "forcer" l'entrée. Il ouvrit son thermos et se versa du caf dans le bouchon qui faisait office de récipient. La vapeur s'éleva dans le froid lunaire, et il savoura sa boisson en exagérant.

- C'est bon, arrêtez de faire le malin. Fermez-moi ça.

- Comme vous voulez, chef, répondit Jey en obéissant.

            Quelques minutes plus tard, Smarba et les deux stromtroopers n'avaient pas bougé d'un iota. Pour Jey, c'était mauvais signe, il devait prendre une décision, soit espérer que les papiers soit suffisant, soit choisir une option plus risquée, et s'il faisait ce choix, il lui paraissait évident que défier deux soldats était plus facile que d'en défier trois.

            Jey se concentra et se prépara. Il remarqua que les deux soldats avaient légèrement baissé leurs gardes car leurs doigts n'étaient plus sur la détente. Il feignit de se gratter le bas du dos et en profita pour armer sa grenade nichée au niveau de ses reins sous sa veste. Il avait cinq secondes pour agir.

- Tenez, c'est pour vous, fit-il au sergent en lui lançant le thermos . 

            Surpris, le sergent eut le reflexe de réceptionné l'objet. Jey profita de ce court instant pour prendre sa grenade, et la lancer aux pieds des deux commandos. Il entendit un " hey "et se jeta à plat ventre pour se mettre à couvert. Il entendit plusieurs tirs de blaster. L'instant d'après, il observa les soldats dodeliner et baragouiner quelques mots. Jey n'hésita pas une seule seconde et dégaina son blaster qui était caché au niveau de sa ceinture et fit feu sur les commandos désorientés. Ils s'affalèrent comme des poupées de chiffon sur le sol. Sur le coup, Smarba se trouva sans cœur, et affreusement cruel d'avoir exécuté ces deux soldats, mais en repensant à toutes les horreurs de l'Empire, il se dit que ces victimes n'étaient pas innocentes.
            Il fallait faire très vite désormais. Il jeta un œil vers les remparts où se trouvaient les miradors, qui pour le moment n'avaient pas réagit. Il fonça vers  la casemate. Il ne se posa pas de questions, il balança une nouvelle grenade dans l'unique pièce. Après quelques secondes, il pénétra, arme au poing, abattit de sang froid le dernier garde et chercha les commandes du portail. Il les trouva facilement et pianota sur le clavier pour l'ouvrir. Les indications de "contact un" concernant cette entrée se relevèrent fiables et précieuses. Alors que l'écran de contrôle lui indiqua que la porte s'ouvrait, il se précipita dehors.

            Jey s'estima chanceux, pour le moment, personne ne l'avait remarqué. Il en profita pour trainer les deux corps dans la casemate et retourna dans la cabine du camion. Dans le même temps, les gonds du portail gémirent et s'écartèrent lentement.