Dix-septième chapitre, seconde partie

           Ledrie surveillait par la verrière CapitalChek qui grossissait à vue d'œil. Tel un monstre luminescent qui déployait ses tentacules, la ville se propageait dans toutes les directions selon les axes longitudinaux. L'appareil obliqua légèrement à bâbord pour s'orienter vers la base impériale, installée à l'orée nord-ouest de la capitale. En approchant, nul ne pouvait manquer les six hautes tourelles surmontées de canons laser lourds qui quadrillaient et défendaient la zone militaire. 

                Tandis que la navette amorçait sa descente, l'agent du BSI scruta la baie d'atterrissage. Cette dernière correspondait bien mieux aux critères impériaux en viguer pour ce genre de secteur : une navette de classe lambda, une autre de classe gamma, quatre chasseurs Tie et quelques bipodes, des TR-TT et des RA-TT, qui déambulaient avec leur démarche dégingandée. Une poignée de chariots élévateurs et du personnel s'activant, complétaient le tableau.

             Ledrie poussa un soupir de soulagement lorsqu'il entendit le bruit caractéristique des moteurs en train de se refroidir. Il se hâta de sortir et fut accueillit par deux stormtroopers. Sans aucune formule de politesse, les soldats lui spécifièrent de l'accompagner. Il était clair qu'avant sa rétrogradation, jamais, il n'aurait accepté que de simples soldats lui parlent de la sorte. Toutefois, aujourd'hui, à cause des circonstances, il devait courber l'échine et faire bonne figure en attendant patiemment de retrouver son statut. Il remettrait alors, à sa place tout ce petit monde. 

             L'agent du BSI fut escorté jusqu'au capitaine Cox dans ce qui était manifestement une salle d'entrainement et de musculation. L'officier beuglait des ordres et invectivait la dizaine d'hommes en tenue de sport qui s'exerçaient sur les différentes machines. Sentant, qu'il n'aurait pas l'attention souhaitée Pir engagea la conversation :

- Bonsoir, capitaine Cox.

            Ce dernier se retourna et en voyant son interlocuteur, ne put s'empêcher de faire un rictus qui traduisait son irritation.

- C'est pour quoi ? 

- Je viens de vous envoyer ma feuille de route sur votre datapad, pouvez-vous la signer comme l'exige la procédure, précisa Ledrie.

- Vous ne voyez pas que je suis occupé, attendez ! tonna Cox qui avait à peine diminuer la puissance de sa voix. 

          Pir eut une furieuse envie de bousculer l’officier pour obtenir le respect qu'il méritait, mais il se retint, le frapper revenait  à un aller simple pour la cour martiale. Il recula de quelques pas et réfléchit. Il était clair que des paroles intimidantes ou des menaces auraient eu autant d’effet que sur un rancor. A l’approche de la cinquantaine avec ses tempes grisonnantes et son physique imposant de garde du corps, Cox devait être le cliché du militaire rigide et prétentieux. En outre, les sept années de service ici, lui ont fait comprendre qu’il avait le pouvoir, non seulement dans la caserne, mais sur la lune entière. Le gouvernement fantoche de P’Check obéissait à l’Empire et l’Empire sur ce rocher,  était représenté par le capitaine Yrrep Cox.

            Après quelques minutes, Pir comprit qu’il n’obtiendrait rien pour un long moment. Il décida de changer de tactique, laissé seul par les deux soldats, il rebroussa chemin en direction du bureau du capitaine.

            Il obtint facilement la signature qu’il désirait auprès de son intendant beaucoup moins charismatique et bien plus servile que son supérieur. Débarrassé de cet énervant et humiliant chaperonnage, l’agent du BSI pouvait circuler librement  et se rendre à son rendez-vous, première étape d’une revanche qu’il espérait parfaitement orchestrée.  

           A bord d’un taxi, Pir observa les deux soleils du système Goroth découpés par l’horizon, qui tentaient encore d’éclairer les quartiers sud-est de la ville. L’airspeeder le déposa dans un secteur périphérique de la ville au pied d’un faubourg résidentiel constitué essentiellement d’immeubles trapézoïdaux, hauts d’une cinquantaine de mètre chacun. Il avait pris un minuscule logement qui faisait office de refuge et de centre directionnel pour mener à bien ses activités. Nul n’était au courant de l’existence de cette cage à gizka, d’une superficie équivalente à deux blocs de prison. Pir l’avait aménagé pour être fonctionnel. Un ordinateur mural branché à l’Holonet et aux archives impériales ainsi que deux écrans reliés au système d’holocams de surveillance de la capitale occupaient tout le mur méridional. Il avait également acheté le mobilier de base pour vivre quelques temps si besoin. Un casier, caché et encastré dans le bas de la cloison ouest avait été installé par ses soins. Ce compartiment contenait tout ce qui était sensible à ses yeux : un datapad avec ses plans, une paire de comlink cryptée, un blaster de poche et un long poncho noir à capuche.

            Il ne perdit pas de temps. A peine franchit le seuil de la porte, il alluma ses machines informatiques et vérifia l’itinéraire qu’il devait prendre pour retrouver son contact dans une petite cantina à vingt-six kilomètres de chez lui. Une fois terminé, il enleva son uniforme pour le troquer avec une tenue basique et passe partout : pantalon foncé, chemise noire, bottes montantes et une écharpe grise. Puis, il tapota deux fois avec son pied dans la cachette et le bas de la cloison s’ouvrit. Pir se baissa, ouvrit la mallette et sortit tout ce dont il avait besoin. Il glissa dans son sac le poncho, le blaster et les comlinks. Tout était prêt, il repensa alors au discours qu’il allait tenir dans deux heures à son rendez-vous. 

 

            Attablé au fond de l’établissement Chez Jennix, qui était sans doute le nom éponyme du propriétaire, Pir guettait, sous son capuchon, la vie de la cantina. Entièrement construit en pierre et recouvert ici et là d’une peinture gris et marron, le Chez Jennix ne possédait qu’une seule grande salle semi-circulaire, pourvue de plusieurs alcôves pour les clients désirant un peu plus de discrétion et d’intimité. C'était exactement le genre de client que Ledrie paraissait être. Il se faisait discret et feignait l’occupation devant sa tasse de caf sucrée en tapotant son datapad avec ses mitaines en cuir usé. Malheureusement pour lui, l’enceinte n’était pas vraiment bondée, à peine une quinzaine de badauds, dont les trois quart accoudés à l’unique zinc, étaient absorbés par les trois écrans trônant au dessus du comptoir. Dès son arrivée, il avait essuyé des regards interloqués et l’ennui latent planant dans cet endroit peu en verve, n’aidait en rien sa volonté de passer inaperçu. Toutefois, il continua de jeter des coups œil sous l’orée de sa capuche, il savait que la luminosité terne et l’ombre projetée par son couvre-chef sur son visage lui conférait un air indiscernable. Le temps passa trop lentement au goût de l’agent du BSI et il ne put s’empêcher par intermittence d’errer dans ses pensées, de ressasser son discours, de redessiner mentalement son plan. C’est au cours d’un de ces moments qu’une voix le ramena dans la réalité :

- C’est une belle nuit pour ne pas rester enfermé n’est-ce pas ?

            Ledrie releva les yeux et vu son rendez-vous, debout devant lui avec un verre plein dans chaque main. Après une microseconde d'expectative, il répliqua à la phrase convenue, la réponse attendue.

- Sous ce ciel dégagé, Denbalen nous offre une jolie vue.

            Les deux hommes se jaugèrent du regard un instant, hésitant quant à la prochaine action. Les phrases codées étaient bonnes, mais ils restaient figés par la peur, le doute et surtout la prise de conscience que cette rencontre changerait sans doute la vie des deux hommes. Pir ne s’éternisa pas en considérations, ce n’était plus le moment de reculer.

- Asseyez-vous, je vous en prie.

- C'est vraiment une phrase d'étranger ça, fit l'invité.

- Pourquoi dites-vous cela ?

- Si vous étiez du coin, jamais vous n'auriez dit ça de la boule violacé qui nous obstrue en permanence la vue.

- Vous souhaitez vraiment discuter des paysages ?  répliqua Ledrie d'un ton sec.

- Non, non, c'était juste pour briser la glace,  je me présente...

-  Jey Smarba, coupa Pir, et vous n'avez pas besoin de connaitre mon nom, appelez-moi simplement contact un.

-  Compris, je vous ai pris une bière, fit-il en s'asseyant et en la proposant d'une main.

- Non merci, j'ai mon caf.

            Tandis que Pir gardait volontairement le silence, Jey se mit à l'aise en enlevant son anorak à l'allure surannée, puis gêné par l'étrange mutisme qui s'installait, il décida d'engager la conversation.

- Et bien, me voilà, vous êtes un habitué de nos petites réunions alors ?

            Smarba faisait allusion au comité clandestin qui s'était formé dans les rues de CapitalChek. Ledrie avait rapidement identifié au début de son enquête sur les détournements de cargaison ce groupuscule séditieux. Il pensait avoir trouvé la trace des pirates, mais après être allé assister à l'un des rassemblements, il comprit que ce n'était que des amateurs qui commettaient tout au plus des actes de vandalisme. Cependant, certains d'entre eux avaient proposé des actions un peu plus radicales que de simples graffitis. Leurs appels n'avaient pas été entendus, mais Ledrie se rendit compte alors, qu'il y avait peut-être un individu qu'il pourrait manipuler à souhait. 

- Non, pas vraiment, répondit sobrement Pir.

- Bon, et donc pourquoi toute cette mise en scène ?

- Il n'y a pas de mise en scène.

- Ecoutez, vous m'avez demandé si je voulais agir contre l'Empire, je le suis, maintenant expliquez-moi ce que je fais ici et qu'avez-vous à me proposer souffla-t-il agacé par les propos laconiques de son vis-à-vis.

- Parlez plus bas ! ordonna Ledrie. c'est à vous de me dire pourquoi vous êtes ici et pourquoi vous êtes soi-disant prêt à vous tournez contre l'Empire.

- C'est ... personnel, hésita Jey une seconde, la seule chose que vous devez savoir c'est que je veux m'impliquer totalement et que je suis prêt à tout pour lutter contre l'Empire.

            L'agent du BSI observait le visage usé et buriné de l'homme aux longs cheveux d'un roux fade. Il connaissait son histoire et ce qui le conduisait à haïr l'Empire, mais il souhaitait l'entendre à haute voix afin de mieux jouer son rôle : feindre la compassion et gagner sa confiance.

- Je respecte votre pudeur, mais l'organisation que je représente doit s'assurer que les personnes avec lesquelles nous travaillons soient ... comment dire, dignes de confiance et transparentes quant à leurs motivations, je suis sûr que vous comprenez.

- Oui, mais vous pouvez compter sur moi, j'ai toute les raisons du monde de vouloir me battre contre les impériaux.

- Expliquez-moi ces raisons, je vous écoute, fit Pir du ton le plus rassurant qu'il put.

            Jey sembla indécis, il tripota son godet de bière, puis but une gorgée comme pour se donner du courage.

- C'était il y a sept ans, peu après que l'Empire soit venu ici. Sa politique de nationalisation des mines et des exploitations de gaz avaient provoqué une vague de colère des ouvriers. Le gouvernement avait modifié les droits du travail et avait accepté les chartes impériales en quelques jours, chamboulant brutalement la vie de toute notre petite communauté lunaire. Des émeutes ont éclaté et l'Empire a envoyé ses soldats de choc pour régler ça....

            Smarba marqua une courte pause, pour ravaler la boule qui grimpait dans sa gorge. Il prit son visage entre ses mains et regarda vers l'un des murs pour se forcer à réprimer sa peine.

- Prenez votre temps, proposa Ledrie.

- Le premier jour, les impériaux ont ouvert le feu sur les ouvriers retranchés dans les mines avec des tirs paralysants. Voyant que cela n'avait eu aucun impact sur le mouvement de révolte, ils y retournèrent le jour suivant et tirèrent pour tuer, finit-il par dire d'une voix chevrotante.

            Comme pour marquer son soutien, Pir posa sa main sur l'avant bras du viel homme.

- Mon.... mon fils unique faisait partit des dizaines de victimes....

- Mes condoléances pour votre perte.

- Ma femme ne s'en ait jamais remise... Un an plus tard, elle décida de le rejoindre, marmonna-t-il sur le même ton poignant en laissant échapper une poignée de larmes qui perlèrent sur ses joues creusées.

- Mes condoléances, répéta Pir sur un ton compatissant, qui laissa le temps à son vis-à-vis de reprendre ses esprits. Merci de m'avoir partagé ça, j'avais besoin de savoir quelle était votre histoire et si vos motivations étaient sincères. Manifestement elles le sont.

- Je veux les venger ! Je veux participer d'une quelconque façon à blesser l'Empire, mais ici, on vit dans la terreur, personne n'a oublié les émeutes et le millier de morts qui en a découlé. On est pris au piège, le gouvernement est à la botte des impériaux, notre propre police est aussi avec eux. Les gens sont seuls, nous sommes seuls et nos petites réunions ne servent à pas grand chose car nous n'agissons pas, argua Jey visiblement remonté.

- C'est pour ça que je suis là...

- J'ai aussi deux amis qui sont du même avis que le mien, eux aussi ont perdu quelqu'un dans les révoltes, ils sont aussi motivés que moi, je peux vous donner leurs noms.

- On verra cela en temps voulu, pour le moment je suis avec vous. Avant d'aller plus loin, vous devez savoir que nous menons des opérations dangereuses et que nos agents risquent leurs vies... je ne vous cache pas qu'il y a de nombreuses pertes...

- Cela ne me fait pas peur, ma vie est derrière moi, dit-il sans sourciller

- Vous devez savoir que l'Empire a parfois capturé nos espions et ce qui leur arrive n'est jamais plaisant.

- Ecoutez, vos avertissements, je m'en moque. J'ai en marre de trafiquer un moteur par-ci, tagguer un mur par-là, je veux faire mal à l'Empire et honorer ma famille.

- Etes-vous conscient que cela peut impliquer de mentir à votre entourage. Si nous travaillons ensemble, il me faut une totale confidentialité de votre part, cela pose-t-il un problème ? 

- Non, aucun. Tous ceux qui m'importaient ne sont plus là. 

- Bien, vous m'avez convaincu, je vais en informer mes supérieurs et nous verrons s'ils suivent ma décision, fabula Ledrie qui donna son datapad à Jey. Vous me remplissez ce formulaire, c'est pour apprendre à mieux connaitre vos compétences et à en tirer profit.

            Une heure plus tard, Pir survolait CapitalCheck et rentrait chez lui à bord d'un autre taxi, celui-là plus délabré que le précédent. Il regardait, par delà la vitre crasseuse, l'imposante masse de Denbalen qui encombrait la partie nord-ouest de l'horizon nocturne. Il ne pouvait effacer ce léger sourire plein de satisfaction de son visage. Son rendez-vous s'était déroulé à la perfection et il avait trouvé en Jey Smarba le candidat idéal. Ledrie se moquait bien de l'histoire de ce pauvre bougre, sans doute que son fils avait mérité son sort, le reste était regrettable, mais cette galaxie n'était pas pour les faibles. Il en savait quelque chose depuis sa chute du BSI. Sa famille, travaillant dans l'administratif sénatorial corellien depuis des générations et issue de la plus pure tradition technocrate, avait accueilli le régime impérial avec un grand soulagement et déménagée ensuite sur Coruscant. Ses parents s'étaient enorgueillis de voir leurs deux fils s'engager dans l'armée et mener de brillantes carrières. Malheureusement, sa rétrogradation avait brisé cette image, jetant le discrédit et la honte sur sa famille. A l'instar du BSI, sa famille l'avait excommunié. Pour autant, il ne s'était pas apitoyé plus que de raison sur son sort. Il avait décidé de ne rien lâcher, de remonter la pente, de reprendre sa carrière là ou elle s'était arrêté et surtout de se venger de Qanb Cipolti. Et pour y arriver, il avait besoin d'un pion nommé Jey Smarba.