CHAPITRE XIII

 

            Le pazaak, jeu de carte ancestral basé sur la réflexion et la décision, a perdu au fil des siècles, quantité d'adeptes au profit de jeux plus en vogue comme le sabacc, le dejarik ou le shronker. Pourtant, il subsistait encore quelques millions de puristes réfractaires disséminés aux quatre coins des Bordures. Le colonel Cipolti, joueur invétéré, était l'un d'entre eux et intégrait ce club très fermé.

            La règle pour gagner au pazaak était on ne peut plus simple : la valeur cumulée des cartes retournées ne devait pas être supérieur à celle de l'adversaire, sans toutefois excéder un total supérieur à 20. Chaque joueur pouvait tirer au hasard quatre cartes de son jeu d'appoint, ce qui constituait sa main. L'essence même du pazaak se mesurait à la composition du deck, ce qui revenait à être capable de tirer profit au bon moment de n'importe quel atout.

            Bien que cela fasse cliché, Qanb Cipolti trouvait que ce jeu reflétait parfaitement sa vie, à savoir : composer avec les épreuves qu'il avait traversé et les personnes qu'il avait à sa botte. Il avait réussi à se hisser en tant que commandant de l'académie impériale de Corulag, lui, qui n'était au départ qu'un simple petit soldat de rien du tout, fils de monsieur et madame tout le monde, né dans l'anonymat d'une classe moyenne de Coruscant. La première carte qu'il avait pu utiliser à son avantage fut la guerre contre les Séparatistes, où il avait obtenu ses premiers galons pour atteindre le rang de capitaine. Puis, une fois l'Empire instauré, il avait vite compris que rester dans l'armée pouvait être une aubaine inespérée. C'était en purgeant les derniers bastions Séparatistes et les opposants au nouveau régime qu'il avait discrètement et intelligemment accumulé une immense fortune et tissé un réseau d'individus aux aptitudes peu recommandable. Aujourd'hui, à l'âge de quarante-neuf ans et malgré sa brillante situation, sa soif de pouvoir demeurait inextinguible comme la digestion d'un sarlacc.

            Pourtant sa carrière venait de subir un sacré coup d'arrêt depuis l'évasion du cadet Lobora, et surtout depuis la partie qu'il jouait bon gré mal gré face à l'officier Ledrie.

            Dès la fin de leur dernière entrevue houleuse, Cipolti avait perçu le danger pour sa position. D'ordinaire, ses menaces trouvaient toujours un écho et ses opposants comprenaient vite à qui ils avaient affaire, mais cette fois-ci, la fougue et l'orgueil du lieutenant trentenaire du BSI avait changé la donne. Le colonel avait évalué le champ de ses possibilités en fonction du temps et des contraintes imparties. La première solution qui lui venait spontanément à l'esprit, quand il avait un problème, était l'assassinat. Armes, empoissonnements, accidents, disparitions, les genres d'exécutions ne manquaient pas à ceux dont c'étaient le travail et justement Cipolti connaissait des virtuoses en la matière. Pour autant, le meurtre, dans ce cas de figure, ne ferait qu'aggraver les choses au vu de l'enquête qui en découlerait. Qui plus est, cela attirerait l'attention très dangereuse du BSI sur lui.

             Non, il avait admis qu'il fallait quelque chose de beaucoup plus subtil pour gagner la partie. Pour se faire, Cipolti avait rapidement mobilisé deux de ses " agents ". Le premier, un vieux hacker bith, avait installé plusieurs programmes espions sur tous les terminaux de Ledrie. Le second était un pisteur humain originaire de Curamelle qui suivait comme une ombre l'officier du BSI, sous couvert de déguisement tantôt matériel, tantôt holographique.

            Depuis qu'il avait déployé ses cartes, Cipolti avait dix parsecs d'avance sur son adversaire : tous ses déplacements, interrogatoires, contacts et rapports apparaissaient comme par magie sur son écran.

            S'il devait concéder quelque chose au lieutenant, c'était bien ses efforts. Ce dernier abattait une masse de travail colossale, menant de front son enquête sur l'évasion du cadet, tout en relevant les dysfonctionnements de l'académie et ses propres manquements. La perversité de la situation faisait sourire Qanb. Chaque avancée, chaque pot-de-vin mis à jour, chaque faille diagnostiquée, lui servait doublement. Non seulement Ledrie lui avait bien ciblé les points faibles de son académie, mais en prime il possédait désormais une liste du personnel incriminé qu'il pourrait utiliser à sa guise. C'était presque dommage de devoir l'effacer du paysage, car nul doute qu'il était compétent.

            Affalé sur son fauteuil flottant en fourrure d'Iriaz, un verre de vin millésimé à la main, le regard perdu dans les strates de la circulation qui s'amincissait au rythme du crépuscule, Cipolti savoura l'aboutissement de ses intrigues et se détendit enfin. Il avait terminé les faux rapports et venait de les envoyer au bith pour qu'il les transfère au Superviseur Wenceslas, responsable du BSI sur Corulag. Dans moins de quarante-huit heures, Ledrie passerait pour le dernier des imbéciles et serait définitivement hors-jeu.

***

            La relative quiétude de la nuit qui tombait doucement sur Curamelle contrastait profondément avec l'effervescence du lieutenant du BSI. Faisant les cent pas dans son appartement de fonction, il relisait et répétait son rapport, s'imaginant la scène avec les deux acteurs principaux : son chef et l'incapable directeur de l'académie. Il s'évertuait à imaginer les répliques possibles de Cipolti pour y trouver les failles et s'y engouffrer avec persuasion. Il avait besoin de peaufiner chaque détail, d'anticiper chaque mot et d'être prêt à rebondir quoi qu'il puisse advenir.  

            Avec du recul, il s'était avoué à demi-mot qu'il avait eu tort de s'être emporté contre le colonel. Maintenant, il jouait vraiment gros. Il s'était aperçu, en retraçant l'affaire Lobora, qu'il y avait des singularités critiquables voire condamnables, dont certaines pouvaient lui être amputé. C'était extrêmement déplaisant d'admettre que les griefs de Cipolti n'étaient pas tous sans fondement. Il avait effectivement mésestimé le cadet et n'avait privilégié que l'intimidation et la peur. Il aurait dû être plus clairvoyant et tenter d'autres approches comme le mensonge, la tromperie voire même l'hypocrisie d'une compassion de circonstance.

            Pir s'en voulait d'avoir manqué de subtilité, de ne pas avoir su déchiffrer la psyché de son suspect. On lui avait inculqué durant sa formation que certains individus étaient imprévisibles et qu'ils ne réagissaient pas aux mêmes stimuli que les autres. Pour autant qui aurait pu prédire une telle prouesse venant d'un simple adolescent ? "Personne !" clama-t-il dans le vide, habité par son jury chimérique.

            Il s'était décidé à adopter cette ligne de défense, mais le lieutenant misait surtout sur son attaque. Il avait travaillé comme un esclave wookie et à force de labeur, il avait rassemblé de nombreuses pièces du puzzle de l'évasion. La corruption et la faiblesse des protocoles de sécurité de l'académie étaient les premiers responsables. Grâce à eux, Dreic Lobora avait eu droit à son droïde comme animal de compagnie dès son arrivée. Le père du cadet avait grassement soudoyé le sous-officier qui, à l'époque, administrait la gestion des nouveaux aspirants. Ce dernier avait décampé peu après, obtenant une mutation dans la Bordure Extérieur sur Phelarion.

            Ledrie avait également exploré le mystère de la mallette que portait Lobora avec lui le jour de l'évasion. Quelqu'un lui avait transmis l'objet récemment, car l'analyse du trou retrouvé dans son dortoir attestait qu'il ne datait que d'une poignée de jour. Le passage en revue des holocams, a compté du jour de l'annonce du décès de Tiden-Ven Lobora jusqu'à l'évasion, n'avait rien révélé de particulier, mais parfois l'absence d'indice était un indice. Ecoutant son intuition, il avait requis un expert en informatique pour qu'il audite tous les systèmes durant cette période. Ce dernier avait bien trouvé des traces de piratage du système de contrôle de surveillance, mais il y avait plus grave.

            Les résultats de son diagnostic avaient été d'une rare éloquence, quant à la faiblesse des pare-feux, des programmes anti-intrusifs et du cryptage des données dites sensibles. Pour autant, ces nouveaux éléments amenaient de nouvelles zones d'ombres qui demeuraient encore insondable. Qui était l'esbroufeur qui avait transporté la mallette et qui était suffisamment chanceux ou malin pour être toujours de dos sur les holocams publiques à proximité de l'académie ? Est-ce que le père du fugitif avait des amis suffisamment organisés et culottés pour venir au nez et à la barbe de l'Empire aider l'un des leurs ? Quel groupuscule pouvait faire cela ? Ou bien est-ce qu'une planète pro-impériale se surestime au point d'être devenu négligente ?  Ces questions taraudaient dans l'esprit de Ledrie, mais il ne manquerait pas d'insister auprès du Superviseur qu'il allait continuer à traquer ses individus pour les soumettre à la justice impériale.

            Il avait parallèlement monté un dossier solide se concentrant sur les erreurs personnelles de Cipolti, de ses mémos non-lus, à son entrave à l'enquête, jusqu'aux dépenses princières de son bureau. En outre, son laxisme au mieux et son implication au pire, avaient permis à la petite corruption de paisiblement se répandre. Pir avait récolté des preuves et des aveux du personnel sur le gonflement éhonté des notes de certains élèves, sur la disparition récurrente de matériel, ou même sur le trafic d'épices.

            Il examina une énième fois son dossier sur son datapad, le récitant à haute voix. Malgré toute sa préparation, il avait l'estomac noué et se sentait anxieux. Après tout Cipolti avait demandé ni plus ni moins que sa radiation. Cela justifiait bien quelques sueurs froides.

            Le lieutenant ne tarda pas trop à aller dormir. Il devait être en forme pour défendre sa carrière. 

Ledrie sur Corulag