CHAPITRE VI

 

            On l'amenait dans un endroit désagréable, c'était la seule certitude. Un sol couleur encre, des sons inaudibles, une impression de mouvement. Voilà les seules informations que ses sens pouvaient lui fournir. Soudain, tout s'arrêta et il s'affala par terre. Il essaya de pousser sur ses bras pour se relever, mais la force lui manqua. Au bout d'un certain temps, il recouvra une vision nette, et put identifier ce qui l'entourait. Une lumière blafarde illuminait un petit amphithéâtre : " La salle de briefing? " s'interrogea-t-il. Des silhouettes enfumées s'élevèrent des gradins, à l'instar de spectres revenus d'entre les morts. Ils restèrent immobiles, leurs orbites vides et noirs fixées sur l'estrade où il était étalé malgré lui. Le malaise monta d'un cran, quand de nouvelles ombres surgirent plus grandes et menaçantes que les autres. Elles avancèrent lentement, et inexorablement vers lui, en proférant des murmures incompréhensibles. Il comprit qu'il avait fait quelque chose de mal, et qu'il allait devoir payer. Il essaya de s'enfuir en courant, mais son corps ne répondit pas à ses ordres. Puis au milieu de cette confusion il saisit un mot correctement : son prénom.

- Dreic... Dreic... fit tristement l'une des apparitions.

            Il regarda son interlocuteur, et sursauta, "Papa" s'écria-t-il, mais aucune syllabe ne sortit de sa bouche. Les silhouettes et la figure pâle et impassible de son "père" gagnaient du terrain prêt à se jeter sur lui pour l'engloutir. " Ca suffit, ce n'est pas vrai tout ça, ça n'existe pas!" se dit-il. Tandis que les ombres fondaient sur lui, il ferma les yeux et répéta " ca n'existe pas, ca n'existe pas, ca n'existe pas..."

            Dreic émergea de son cauchemar, et ouvrit brièvement les yeux, comme pour s'assurer que les ombres étaient bel et bien parties. Il essaya de reconnaitre les lieux, mais la fatigue et le sommeil le rattrapèrent aussitôt, et dans un râle, il se rendormit profondément.

            Cette fois-ci, il se réveilla pour de bon, avec un sacré mal de crâne. Il avait dormi sur une plaque de métal soudé au mur qui lui avait laissé le dos endolori. Il s'assit et examina la pièce. Incontestablement, il semblait être enfermé dans une cellule. La taille de sa nouvelle "chambre" était pour le moins réduite. A peine de quoi faire cinq pas dans un sens ou dans un autre. Le mobilier se restreignait au "lit" et à une cuvette, en guise de toilette, incrustée sur une cloison adjacente. La faible lumière rougeâtre, suspendue au plafond, procurait le seul éclairage du cachot. Il vérifia s'il pouvait ouvrir la porte, sans grand espoir et constata qu'elle était bien verrouillée. Etrangement, il n'y avait aucune mauvaise odeur, ni saleté, ou paroi esquintée. A l'évidence, les prisonniers n'étaient pas légion à l'académie, " Si je suis encore à l'académie" songea-t-il.

            Puis les souvenirs affluèrent, et il se rappela les événements du hangar, " l'arrestation, la bastonnade... la trahison de...". Quand l'ampleur de son échec lui éclata au visage, il ne put se contenir. Il cria de rage et de frustration de s'être fait arrêter et trahir. Il s'agenouilla et il frappa le sol de ses poings pour étancher sa colère. Ses mains durent abandonner la partie lorsqu'elles furent ensanglantées.

             Lorsque la fatigue prit le pas, Dreic se calma et son cerveau fut suffisamment débarrassé de sa haine pour laisser la place aux réflexions. Celles-ci se bousculèrent dans sa tète. La culpabilité d'Evik ne faisait aucun doute, lui seul était au courant de ses projets. Comment son meilleur ami avait-il pu ainsi le poignarder dans le dos ? Il aurait pu se contenter de refuser de l'aider, mais au lieu de cela, il avait choisi la délation. Dès que Dreic ressassa cette trahison, une montée d'agressivité remonta dans son corps, tel un geyser en furie. Il n'aurait jamais dû faire part de son projet à quiconque. Il s'en voulait d'avoir été aussi naïf.

            Comme un nexu en cage, il continuait de faire les cent pas, bouillonnant de questions sans réponse. Qu'allait-il se passer maintenant ? Ecoperait-il d'une lourde condamnation ? Voire une sentence plus dure encore ? La peine de mort ? "Non, pas pour une simple tentative de fuite" présuma-t-il. Pourtant le doute s'accrochait dans un coin de son cerveau, prêt à germer et à se disséminer au moindre raisonnement qui se tiendrait. Il regarda une fois de plus son environnement, lugubre et étouffant, l'endroit idéal pour broyer du noir. Il voulait se rassurer et faire taire ses arguments les plus sinistres. Mais ce que Lobora avait surtout besoin c'était de savoir ce qu'il allait advenir de lui.

***

            Dreic avait perdu la notion du jour et de la nuit depuis son réveil. Le seul repère qu'il avait, correspondait aux deux rations auxquelles il avait eu droit. Le silence macabre et la déplaisante sensation que personne ne pouvait l'entendre s'égosiller, ou lui porter secours, lui tenait compagnie. Le désespoir ne tarderait pas à s'ajouter.

            Tout à coup, un bruit et une vive lumière blanche vinrent éclairer sa geôle. La porte s'ouvrit laissant passer un homme à la dégaine rigide et militaire. Il le reconnut rapidement : Ledrie

- Ah, réveillé cadet ? demanda l'officier.

            Il s'engouffra dans la cellule suivi par deux gardes, l'un tenant un siège pourvu d'entraves et l'autre portant un coffre gris et noir, avec gravé sur les côtés l'emblème de l'Empire.

- Votre cas s'est grandement détérioré depuis notre dernière discussion. Vous étiez en sursis, mis à l'épreuve en quelque sorte et vous avez lamentablement échoué. Et je vais vous dire pourquoi vous avez échoué, c'est parce que vous transpirez la culpabilité et la traitrise. L'Empire fait preuve de clémence envers ses enfants égarés et malheureusement dans bien des cas, ces derniers lui mordent la main dès qu'ils le peuvent. Cependant je m'interroge, est ce bien raisonnable d'avoir tenté cela? ponctua-t-il d'un ton rhétorique.

            Dreic fit mine de n'avoir rien entendu à cette façon biaisée et obséquieuse de voir les choses.  

- Libérez-moi je n'ai rien fait. Quoi qu'on vous ait rapporté, je suis innocent ! protesta-t-il

- Je n'en suis pas si sûr, mais nous allons avoir l'occasion de confirmer ou d'infirmer vos intentions.

            L'officier de la BSI se tourna et montra successivement la chaise, puis la caisse que les soldats portaient.

- Comme vous le voyez je ne suis pas venu les mains vides. Vous allez être confortablement installé sur ce fauteuil et...
            Pir Ledrie ouvrit le coffre et sortit une sphère d'un noir brillant, hérissée de pointes, d'environ soixante centimètres de diamètre.

-  ... ce droïde interrogatoire IT-O sait se montrer persuasif et parvient à délier toutes les langues. Vous verrez, il est capable de bien des prouesses dans son domaine.

            La machine flottait silencieusement, exhibant ses instruments : pinces, aiguilles, seringues, ciseaux, lames. Dreic déglutit, cet arsenal lui glaça l'échine. Son envie de révolte disparut au profit d'une terreur germant à vue d'œil.

- Pourquoi vouloir me torturer ? je n'ai blessé, ou tué personne ! Je n'ai rien fait de mal ! J'ai droit à un procès équitable!

            Ledrie laissa échapper un petit rire sardonique.

- Votre candeur est un véritable régal ! dit-il en lui dévoilant ses deux rangées de dents. Vous êtes un militaire, vous n'obéissez pas aux même lois que les civils, vous n'avez donc pas les mêmes droits. Qui plus est, lors d'une affaire de trahison, c'est le BSI qui à toute autorité sur le ou les individus suspectés et inculpés.

             Il marqua une pause, comme s'il se délectait du moment et il reprit.

- Pour faire simple votre sort dépend de moi et de mes supérieurs qui jugeront votre dossier. Mais autant vous le dire maintenant, votre position n'est guère enviable. La sentence oscille entre l'emprisonnement à vie sur Kessel, et l'exécution.

            Le cadet accusa le coup suite à cette révélation. C'était comme s'il avait encaissé un uppercut d'un trandoshan. Son destin semblait prendre un tournant dramatique. Machinalement, il essaya d'amadouer son "juge".

- Je suis prêt à coopérer et à vous dire tout ce que vous voulez, mais je ne veux pas mourir.

- Ah, en voilà une attitude correcte. Mais, je vous rassure, si vous pensez que la vie sur Kessel est mieux que la mort, vous vous trompez lourdement.

            Dreic ne savait que peu de choses sur la planète-prison, si ce n'est que la plupart des rebuts de la galaxie y étaient envoyés. Il avait peur. Peur de mourir si jeune, peur d'être envoyé dans l'enfer de Kessel. Il quémanda à l'impérial:

- Pouvez-vous revoir mon dossier ? Demandez une peine moins sévère s'il vous plait. En plus de mon entière coopération, je peux encore aider l'académie pour les Jeux ! supplia-t-il d'une voie faible.

            Le sourire malsain aux lèvres, Ledrie, suivi de près par le droïde sphérique, avança vers son prisonnier.

- Hélas pour vous, il est bien trop tard pour revenir sur votre condamnation... Nous allons pouv...

-C'est inutile de me torturer, coupa Dreic, posez vos questions je vous dirai la stricte vérité. Pitié, implora-t-il.

- Je suis vraiment navré monsieur Lobora, mais un interrogatoire de niveau III sans supplice serait le déshonneur pour mes pairs et pour ma carrière. Je suis certain que vous me comprenez, fit-il d'un ton sarcastique et hautain. Bien commençons....