CHAPITRE III

           

 

Durant quelques secondes qui lui semblèrent des heures, Dreic resta figé, comme plongé dans de la carbonite. La nouvelle de Xale l'avait paralysé. Il ne réalisait pas la portée de cette annonce et il répliqua d'une façon robotique, le regard perdu sur un des murs vide de la pièce.

 -  Non, c'est impossible. 

            Peccata prit un air plus sombre encore.

- Nous aussi, nous avons eu du mal à y croire.

            Et comme pour ancrer cette abominable réalité, il ajouta :

- Je suis désolé mais c'est la vérité, mes condoléances.

            Tout en se répétant sa derrière phrase, Dreic sentit déferler une violence venant du tréfonds de son être. Une colère sourde et aveugle s'éleva de ses entrailles, nourrie par le chagrin et par ses pensées.

             "Je l'aurais forcément senti, il y aurait eu un signe avant-coureur, quelque chose, je l'aurais forcément su d'une manière ou d'une autre ! C'est mon père, ma seule famille, la seule personne à qui je tiens vraiment ! Ce n'est pas vrai ! Il n'a pas pu mour..."

- CE N'EST PAS VRAI ! hurla-t-il, en projetant la table contre le mur d'en face. Ce n'est pas vrai! répéta-t-il, plus accablé et bouleversé que colérique.

            Alors que les larmes commençaient à perler sur ses joues, Xale tenta de le réconforter.

- Je compatis, tout l'équipage a tenu à venir ici, pour s'associer à ta douleur. Tiden-Ven nous a tous recru-tés et nous a donné un boulot. Il était comme un père pour moi, il m'a sorti d'un gang minable pour faire de moi un homme respectable. Nous étions tous proches de lui et nous sommes effondrés depuis la nouvelle de sa mort. Nous lui serons éternellement reconnaissants.

             Les mots détournèrent et allégèrent un peu la colère de Dreic pour laisser place à une incom-mensurable peine.

-  Comment ça s'est passé ? bredouilla t-il.

- On était sur Corellia. On avait deux jours de repos à la suite d'une affaire. Chacun est parti de son côté et puis le lendemain les autorités sont venues nous voir. Elles nous ont appris la tragédie. Il aurait péri dans un accident de speeder. Ils nous ont montré un enregistrement d'une holocaméra de surveillance.

            Les pleurs de Dreic refusèrent de cesser, mais il parvint à répondre entre deux sanglots.

- Comment je fais maintenant ? Comment je fais pour surmonter ça hein ? implora t-il. Est ce que je peux le voir une dernière fois ?

            Peccata secoua la tête.

- L'accident a été terrible, le speeder a explosé quand il s'est crashé...  Mais sache que nous avons organisé une cérémonie funéraire à bord du vaisseau.

- Je veux le voir encore une fois, insista-t-il.

            Une voix féminine, douce et attendrissante se fit entendre. Elle venait de la twi'lek via l'holocom.

- Je peux te fabriquer un petit holo,  en retrouvant des images de Tiden-Ven, proposa-t-elle chaleureu-sement.

            Cette proposition finit d'apaiser la colère de Dreic. Néanmoins, les sanglots reprirent car il venait de prendre conscience qu'il n'avait pas le moindre souvenir de son père à l'académie.

- J'aimerai, oui.

            Xale sortit de sa poche un databloc et l'alluma.

- Dreic, je sais que ce n'est pas le moment, mais nous avons besoin de toi. Comme tu le sais le Vagabond Volant était à Tiden-Ven. Cependant il n'a pas laissé de testament. Je ne vais pas rentrer dans les détails juridiques, mais l'entreprise qu'il a fondée et qui ne recense comme seul bien que le vaisseau, a été créée au Centre Impérial. Les lois en matière de succession lors d'une absence de document testamentaire stipu-lent que tous les biens du défunt reviennent à ses enfants, en l'occurrence toi. Par conséquent...

            Dreic commençait à être exaspéré par ces jérémiades, alors que toutes ses pensées, toute son attention, tout ce qu'il ressentait le renvoyait à la dis-parition de sa seule famille, à une perte abyssale, à un chagrin qu'il sentait éternel. Xale continuait pourtant à développer son propos.

- ... tu comprendras donc que le vaisseau est notre gagne-pain... Il me semble que ton père souhaitait que tu finisses tes études et que tu deviennes pilote, mais...

- Vous voulez quoi au juste ? coupa-t-il brusquement.

            Peccata fut surpris par le ton employé, puis stoïquement, il présenta le databloc à Dreic.

- Voilà, j'ai besoin d'une empreinte digitale et d'une goutte de ton sang pour authentifier le contrat qui me cède l'entreprise et tous ses droits.

            Xale enchaina sur un ton de nouveau compatissant.

- Ce fut difficile d'organiser notre venue ici, convaincre l'académie de la nécessité de notre visite ne fut pas chose aisée. En outre, si on ne légalise pas la situation très vite, le vaisseau pourrait nous être retiré.

- Je comprends, lâcha Dreic en desserrant les poings.

- Bien entendu, nous t'enverrons une part de salaire en guise de remboursement et si jamais tu n'es plus pilote de Tie, ou au service de l'Empire, tu auras tou-jours ta place à bord, finit Peccata avec un sourire complaisant.

            Lobora se plia aux exigences vénales de Xale. Parler de considérations matérielles alors que son père était mort lui semblait honteux, déplacé et superficiel. Il éprouva un fort mépris pour celui qui voulait prendre le Vagabond Volant à son nom. Seule la twi'lek trouva grâce à ses yeux, car elle avait pensé réellement à lui et à sa perte. Il garda, cependant pour lui, tous ses ressentiments et finalisa les modalités.

            Puis, il partit froidement, accablé par le poids de la douleur. Il alla expliquer la situation au lieute-nant Dajen. Ce dernier se montra compréhensif et lui accorda la fin de la journée pour "se rétablir".

 

 

***

 

           Penché au dessus du lavabo, Dreic se passa un coup d'eau sur son crâne pour se défaire de la nouvelle nuit agitée qu'il venait de traverser. Il s'attarda sur son reflet, buriné par la tragédie. Ses yeux ronds d'un vert perçant d'ordinaire, étaient teintés de la rougeur du sang. En outre, ils étaient cernés et po-chés. Quiconque le voyant en aurait déduit qu'il venait de passer une nuit blanche ou qu'il avait lon-guement pleuré. Les paupières lourdes, les joues creusées et les traits tirés plaidaient eux aussi de son triste état. Depuis qu'on lui avait rapporté le décès de son père, il y a trois jours, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses résultats en cours ou lors de ses performances en simulation chutaient sans discon-tinuer.

             Les soutiens d'Evik et de Pod, qui devenaient par les sombres circonstances sa dernière famille, ne changeaient en rien la peine et la tristesse qu'il ressentait. Il avait également reçu la visite surprenante de Jana un soir, où il était seul dans son dortoir. Après avoir discuté, elle l'avait embrassé et lui avait susurré à l'oreille qu'elle ne voulait pas le laisser dormir seul ce soir-là. Lobora avait interprété son comportement soudain comme incompréhensible et déplacé, comme une sorte de soutien maladroit et gênant. Il l'avait poliment éconduite. Cependant sa venue inopinée et son attitude lui avait permit de penser à autre chose. Il s'était interrogé sur le pourquoi de cette compassion et de cette tendresse inattendue, elle qui paraissait toujours si glaciale et inabordable.

            Evik était déjà parti rejoindre les autres gris de l'escadrille. Dreic avait du retard, il essayait vaine-ment de dissimuler les stigmates sur son visage quand il fut interrompu par l'irruption de deux stormtroopers dans sa cabine.

- Cadet Lobora ? clama d'une voix martiale l'un des soldats.

- Oui ?

- Veuillez nous suivre immédiatement !

- Mais j'ai un ex...

- Ne discutez pas et suivez-nous !

             Vêtu d'une simple tunique couleur beige, il emboîta le pas aux deux commandos. Il se demanda ce qui pouvait bien encore se passer. "De toute façon il ne peut rien m'arriver de pire... "

 

 

           

Dreic en colère